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    De haute lutte, Ambai

    Ecrit par Patryck Froissart 10.04.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesNouvellesAsieZulma

     

    De haute lutte, février 2015, traduit du tamoul par Dominique Vitalyos et Krishna Nagarathinam, 215 pages, 18 €

    Ecrivain(s): Ambai Edition: Zulma

    De haute lutte, Ambai

     

    Ce recueil incisif rassemble quatre nouvelles, qu’on pourrait presque qualifier de romans par leur longueur, par le nombre des fragments constitutifs de leur déroulement narratif, par l’amplitude spatio-temporelle de l’intrigue et par la richesse contextuelle de l’histoire individuelle de leur personnage principal.

    Le manuscrit : Chentamarai baigne depuis l’enfance dans un milieu d’artistes où sa mère, Tirumakal, une universitaire férue de littérature, de poésie, de chansons et musiques classiques indiennes qui tient salon tous les vendredis, ayant quitté son mari, fait figure de femme libre au sein d’une société dominée par les hommes. Chentamarai découvre un jour un manuscrit dans lequel sa mère raconte les difficultés et humiliations qu’elle a connues dans sa vie conjugale, dans sa relation avec son époux.

    Mais dites-moi, qu’y a-t-il de révolutionnaire à dire qu’une veuve ne peut espérer retrouver l’accès à une vie digne de ce nom qu’en se remariant ? […] Quand vous affirmez qu’il est nécessaire de lui associer un homme pour lui offrir une nouvelle vie, c’est comme si vous disiez qu’elle doit toujours rester sous le contrôle d’un représentant du genre masculin…

    Les ailes brisées : Chaya, « mince comme une liane », a été mariée à un homme gras, autoritaire et avare. Nourrie de films tamouls, elle rêve de lois qui lui permettraient de vivre autrement sa vie d’épouse, ou de femme qui aurait l’audace de se libérer de l’emprise d’un époux dont elle supporte de moins en moins le comportement mesquin et méchant, et la pingrerie qui peu à peu contamine leur fils et même, à sa grande horreur, finit, par contagion, par l’atteindre elle-même.

    Il m’a transmis son obsession de l’argent… Pourquoi est-ce que je me suis mariée ? Le mariage, pour la femme, dénonce la narratrice, est la totale dépossession de soi.

    On l’avait offerte à Bhâshkaran, un homme plus âgé qu’elle et plus fort physiquement. Elle était sa propriété au même titre que le sofa et les coussins. Si son mari mourait, on tirerait un trait sur elle. Rideau. « FIN ».

    De haute lutte : Cempakam, dès l’enfance, fait montre d’un talent exceptionnel de chanteuse de râgas traditionnels. Sa mère, musicienne et danseuse, persuade le grand maître Ayya de la prendre en pension chez lui, de la traiter comme sa fille, et de lui enseigner les arts musicaux. Pendant des années, Cempakam se perfectionne en chant et devient parallèlement une grande musicienne spécialiste de la vina. Elle a pour condisciple le fils d’Ayya, Shanmugan, qu’elle épouse. Devenue l’élément primordial du groupe musical qui accompagne Ayya dans ses récitals, elle acquiert une grande notoriété. Mais à la mort du maître, Shanmugan, jaloux du talent de son épouse, la relègue dans les coulisses, affectée à des fonctions domestiques, tout en profitant des conseils de celle qui lui est infiniment supérieure. C’est « de haute lutte », grâce à sa ténacité, à son refus obstiné de se soumettre à « la tradition » que Cempakam finira par retrouver dans le monde musical le rang qui lui est dû.

    Cempakam se pencha vers son micro et répéta le vers chanté à la place du jeune homme. Stupéfié par son intervention, Shanmugan se tourna vers elle. Cempakam le regardait au fond des yeux, le visage rayonnant […]. Lorsqu’un immense applaudissement souleva la salle pour saluer sa voix, Shanmugan la fixa, sonné tel un lutteur au tapis…

    La forêt : Chentiru, après des années passées à aider son mari Tirumalai à développer son entreprise, au moment où ce dernier, n’ayant plus besoin d’elle, la met à l’écart de la gestion de l’affaire, décide de se retirer dans la forêt et d’y réécrire les épopées, et en particulier de composer un Sîtâyana contant la retraite dans les bois de la divine Sita dont elle fait la femme libre qu’elle a rêvé d’être, des vains efforts de Râma pour l’en faire sortir, et de la rivalité de ce dernier avec Ravana, autre amoureux de la déesse.

    Conte merveilleux, poétique, alternant et entremêlant la vie réelle, les rêves, et les écrits de Chentiru, des fragments évoquant les grandes épopées et des extraits de râgas magiques, cette nouvelle se veut être dans le même temps un autre texte militant sous la forme d’une triple allégorie du combat pour l’émancipation de la femme.

    Depuis huit ans ils s’étaient lancés dans le domaine de la maroquinerie […].  Ces nouveautés étaient le fruit de la détermination de Chentiru. Elle était montée en première ligne pour élargir l’éventail de leurs activités commerciales. Tirumalai avait promis de faire d’elle son associée à parts égales, mais ce projet n’avait pu aboutir. Sous le choc elle avait éprouvé le besoin de marcher. Le plus loin possible…

    Conclusion :

    Qu’ils sont éclatants, ces portraits de femmes qui se rebellent, avec plus ou moins de succès, contre l’affirmation, qui se veut immuable, de la supériorité « naturelle » de l’homme et de son corollaire : la nécessaire soumission de la femme dans le cadre familial, dans son environnement social et culturel, dans sa vie professionnelle lorsqu’elle exerce un métier, dans l’organisation politique de son pays, en somme dans tous les aspects, à tous les niveaux, et à tous les âges de son existence !

    De Rabindranath Tagore dans Kumudini, à RK Narayan Dans la chambre obscure, en passant par Farahad Zama dans Les 1001 conditions de l’amour, œuvres commentées pour La Cause Littéraire, de nombreux auteurs et auteures indiens dénoncent cette subordination qui se dit « conforme à la tradition et à la culture » du pays. Le chemin sera long, sans doute, avant la totale émancipation et l’idéale égalité.

    Ne focalisons toutefois pas sur ce qui pourrait apparaître comme une question spécifique du monde indien. Nos sociétés occidentales dites démocratiques ont encore beaucoup à faire en ce domaine…

     

    Patryck Froissart

     

     

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    A propos de l'écrivain

    Ambai

    Ambai

     

    Ambai, nom de plume de C.S. Lakshmi, est née à Coimbatore, au Tamil Nadu en 1944. Elle grandit à Mumbai et au Bangalore. Après avoir obtenu son M.A au Bangalore et son PhD de l’Université Jawaharlal-Nehru à New Dehli, elle commence sa carrière en tant que professeure et conférencière. Mariée au cinéaste Vishnu Mathur, elle vit à Mumbai. Elle a publié en 1962 son premier ouvrage, Nandimalai Charalilae, écrit alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente. Elle a été récompensée plusieurs fois pour son œuvre : en 2005 elle reçoit le prix Pudumaipiththan, puis le Lifetime Literary Achievement, remis par The Tamil Literary Garden en 2008, et enfin le prix « Kalaignyar Mu. Karunanidhi Porkizi » pour une œuvre de fiction, remis par l’association des éditeurs et des libraires d’Inde du Sud lors du salon du livre de Chennai en 2011. Elle est aujourd’hui à la tête de l’organisation SPARROW (Sound & Picture Archives for Research on Women). L’œuvre d’Ambai est publiée pour la première fois en français par les Éditions Zulma avec De haute lutte (2015).

     

    A propos du rédacteur

    Patryck Froissart

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    Rédacteur

     

    Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

    Titulaire d'un CAPES de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination).

    Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

    Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

    Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

    Patryck Froissart est membre de la Société des Gens de Lettres, et de la Société des Poètes et Artistes de France.

     


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  • La poésie est aussi propre à exprimer toute la beauté de la nature que toutes les laideurs dont l'homme la gangrène jusqu'à la menacer de destruction totale. De même, le poème peut être tout autant l'hymne à la grandeur de l'humanité que le pamphlet mettant à nu ses tares et ses hideurs.

    L'amour, la haine, la paix, la guerre...

    Dans la noblesse et dans la bassesse, dans ses conduites généreuses et magnifiques et dans ses actes d'égoïsme et de cruauté, dans les atrocités qu'il commet depuis toujours au nom des dieux qu'il vénère, l'homme est-il ou non agi par quelque volonté divine invisible qui posséderait et actionnerait toutes les ficelles?

    Cette question inquiète, l'homme se la pose depuis qu'il a une âme, depuis qu'il est, justement, animé on ne sait par qui, ni par quoi, ni pourquoi.

    Patryck Froissart, poète, romancier, nouvelliste, brosse dans ce sombre recueil, sans concession ni réserve, un tableau désespéré de l'état de nos sociétés, et en fait porter la responsabilité à Celui ou à Cela qui habite l'homme.

    Lecture déconseillée aux dépressifs...

    "L'Histoire est un éternel recommencement, tel un ruban de Möbius qui questionnerait sur la véritable face de l'Humanité. Nulle dualité entre le bien et le mal mais plutôt... une sinistre et permanente compromission." (Note de l'éditeur) 

     Vous pouvez le recevoir en passant commande ici.


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  • LES BIENHEUREUX

    Patryck Froissart

    PREFACE de MARC DURIN-VALOIS

     

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    Ecrire des nouvelles est un art compliqué. L’histoire de ce genre littéraire est néanmoins ponctuée de splendeurs. Mais à vouloir faire court, on longe un précipice, celui de la caricature. Une des explications de la bouderie actuelle du public pour le genre tient au fait que certains écrivains ont pensé que produire une série de dix nouvelles sur quinze pages était plus aisé que de développer un roman sur cent cinquante. Un peu comme si le cent mètres exigeait moins d’efforts que la course de fond au motif que la distance était plus courte. D’où des tentatives qui ont lassé des lecteurs souvent bien disposés mais égarés dans des machins littéraires peu convaincants. Car la nouvelle a ceci de particulier qu’elle est l’art de l’inachevé. Chacune de ses séquences, je dirai même chacune de ses phrases, doit ouvrir sur un espace littéraire qui n’existe pas, qui n’est jamais écrit mais qui se dessine en filigrane dans l’esprit du liseur. L’exercice est d’autant plus subtil que ce champ –en quelque sorte l’ombre portée du texte- ne s’approche pas à travers un vocabulaire flou, indécis. Ce serait trop facile. C’est la précision du propos, la finesse de la trame qui libère cet espace. La nouvelle est donc le départ de quelque chose, jamais un aboutissement. Sa dernière phrase ne referme pas un texte, elle l’ouvre en indiquant une orientation pour errer dans un imaginaire qu’elle fait émerger à travers le fil invisible qui traverse le recueil. Car c’est là l’autre difficulté de la chose : une nouvelle ne se suffit pas à elle-même. Elle tisse des liens secrets, suscite des résonances puissantes avec les autres récits du même opus. En ce sens, non seulement elle ne duplique pas la construction littéraire sur des formats courts mais elle l’inverse et la refaçonne. Dans « Les bienheureux », Patryck Froissart nous en livre une démonstration foisonnante. Les femmes y dévorent les hommes avec un sourire doux, amusé et sensuel. Toutes dialoguent entre elles, d’une histoire à l’autre, dans un dialogue qui n’est jamais écrit, ou même évoqué. Au gré des lecteurs, l’une ou l’autre image de ces diaboliques s’imposera plus fortement. Mais celles des deux filles malicieuses du garagiste envoyant les automobilistes ad patres, de la sublime domestique Indranee posant son pied sur le dos d’un cadre français fasciné, ou encore celle, lancinante de Stéphanie, vampirisant le talent d’un écrivain en lui offrant en échange ses seins à lécher, n’ont pas fini de nous hanter.

    Marc Durin-Valois

    Marc Durin-Valois figure parmi les romanciers inscrits dans une littérature française ouverte sur le monde et notamment les États-Unis et l'Afrique où l’auteur a passé sa jeunesse.
    Il est notamment l'auteur de "l'Empire des solitudes" (JC Lattes), Prix de la Rochefoucauld, de "Chamelle" (JC Lattes), Prix National des Bibliothèques et Prix de la Francophonie, porté au cinéma par la réalisatrice Marion Hansel, et de "La dernière nuit de Claude Eatherly" (Ed Plon), paru lors de la dernière rentrée littéraire.


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