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Titre : Le silence des Chagos
Auteur : Shenaz Patel
Editions de lOlivier/Le Seuil 2005
ISBN : 2879294541
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En 1967, tout en négociant avec ses sujets mauriciens lindépendance de lîle, le pouvoir anglais déporte à Maurice tous les habitants indigènes des Chagos, puis vend cet archipel pourtant considéré comme partie intégrante de Maurice aux Américains qui en font, jusquà ce jour, une de leurs bases militaires stratégiques, pièce maîtresse en particulier de leurs visées impérialistes belliqueuses sur lIrak et sa région.
Depuis, les Chagossiens, ou les « Îlois », comme les appellent de façon méprisante certains Mauriciens de souche, nont plus que leurs yeux pour pleurer en scrutant la mer.
Cest le cas de Charlesia, dans Le Silence des Chagos, qui vient, tout au bord du quai de Port-Louis, tenter vainement, avec la régularité désespérée des êtres privés davenir et lobstination inébranlable des déracinés, de distinguer derrière lhorizon le croissant de lune de son île natale ou den humer lodeur perdue du coprah quon brûle.
Cest le cas de Désiré, né sur le bateau de la déportation, ce Nordvaer sur lequel on les a tous fait embarquer après leur avoir donné une heure pour rassembler leurs affaires.
Quant à Mimose, la fille de Charlesia, recroquevillée sur elle-même à longueur de temps depuis quon la jetée dans ce quartier insalubre de la Vallée des Prêtres, cest en elle quelle cherche son île, sa mer, sa vie antérieure, paisible, simple, tranquille, sur le sable familier de larchipel volé.
Shenaz Patel trace à grands traits intimistes les portraits figés de ces damnés de la mer, qui nont plus de chez eux, qui ne savent plus qui ils sont, qui se cognent, comme des papillons aveugles, aux parois de lîle prison. Les récits et les destins individuels se croisent, chacun des personnages portant sa propre souffrance, et linjustice collective en sort brandie comme la bannière dun combat que lécrivaine elle-même accompagne de sa compassion, et dont elle est, cela se lit, naturellement solidaire, comme ne peut manquer de lêtre tout lecteur quelque peu humain.
Puissent les Chagossiennes gagner leur juste et pacifique guerre contre les spoliateurs !
Puissent les Chagossiens retrouver bientôt la terre de leurs pères !
Puisse Shenaz y avoir quelque peu contribué, par ce livre émouvant et éclairant,
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Patryck Froissart, le 1er avril 2006
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Publié dans l'édition du mardi 19 octobre 2004
Quand, comment et pourquoi les Chagossiens ont-ils été évacués de leurs terres natales et déportés à Maurice et aux Seychelles ? Quelles sont leurs aspirations présentes et pourquoi ne peuvent-elles pas être réalisées ? André Oraison, professeur de droit public à lUniversité de La Réunion, nous aide à répondre à ces interrogations, en mettant laccent sur plusieurs aspects : les revendications de lÉtat mauricien sur ces îles, le sort des Chagossiens déportés, les étapes relatives à la militarisation par les États-Unis de latoll de Diego Garcia... Il nous explique au préalable le processus de création du BIOT, le Territoire britannique de locéan Indien.
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Le 19 octobre 2004
Accord politique entre les gouvernements britanniques et américains
SUR le plan strictement juridique, une question lancinante est posée depuis plusieurs décennies par certains pays riverains de locéan Indien et dabord par lÉtat mauricien. Sans doute nest-elle pas aujourdhui considérée comme opportune pour les États-Unis dAmérique et leurs alliés britanniques ; elle mérite néanmoins dêtre connue. La voici rappelée en 2004 : à qui appartient larchipel des Chagos où se trouve limportante base militaire aéronavale anglo-américaine établie sur latoll de Diego Garcia ?
À la Grande-Bretagne qui la intégré dans le
Territoire britannique de locéan Indien (TBOI) ou British indian ocean
territory (BIOT) en 1965, ou à Maurice qui considère sa décolonisation comme "inachevée", dans une zone désormais maîtresse de son destin
après laccession à lindépendance de Timor-Leste le 20 mai 2002, et qui
revendique ce territoire en invoquant le droit international public coutumier de
la décolonisation ?
Ou encore plus simplement aux Chagossiens - une
communauté de 8.500 personnes avec leurs conjoints et leurs descendants nés à
Maurice ou aux Seychelles -, tous expulsés avec le minimum de publicité pour des
raisons dordre stratégique par les Anglais entre 1967 et 1973, à linitiative
des Américains et désireux, pour certains dentre eux, de revenir vivre aux
Chagos - y compris sur latoll de Diego Garcia - après obtention de
compensations financières de la part de la Grande-Bretagne, accusée davoir volé
leurs racines et leurs âmes ?
Après plus de trente-cinq années dexil à Maurice, le droit de retour des Chagossiens sur leurs terres natales leur a été reconnu par la Royal High court of Justice de Londres dans une décision du 3 novembre 2000 : cette Haute juridiction britannique a en effet constaté que le "déplacement" des "Îlois" était illégal. Certes, ce droit de retour na pu encore être concrétisé en raison de lhostilité du gouvernement de Washington, très forte après la destruction du World Trade Center de New York le 11 septembre 2001 et lutilisation de la base de Diego Garcia en 2001-2002 contre les commanditaires de cet attentat, supposés être installés en Afghanistan. Après lintervention militaire américaine en Irak qui a chassé du pouvoir le président Saddam Hussein en avril 2003, puis permis son arrestation, le retour des Chagossiens sur leur sol natal semble également compromis pour une très longue période.
Néanmoins, de nouvelles interrogations surgissent :
ces populations déportées souhaitent-elles revenir aux îles Chagos dans le cadre
du BIOT au moment où le Parlement de Londres vient de voter une loi qui leur
reconnaît, à compter du 21 mai 2002, la pleine citoyenneté britannique ?
Désirent-elles au contraire sy installer dans le cadre dune nouvelle
circonscription administrative mauricienne ? Ne pourraient-elles pas, à la
limite, vouloir retourner aux Chagos pour y vivre au sein dun nouvel État
indépendant ? Il est en vérité trop tôt pour répondre à cette question dans la
mesure où le Foreign and Commonwealth Office vient dédicter le 10 juin 2004 un
order in council ou décret-loi interdisant aux Chagossiens de retourner sur
leurs terres natales ou sur la terre de leurs ancêtres pour une période
indéterminée (1).
Pour sa part, lÉtat mauricien
revendique la rétrocession de ce territoire lilliputien depuis 1980. Lors dune
visite à Londres le 7 juillet 1980, Sir Seewoosagur Ramgoolam en avait fait la
demande auprès de Mme Margaret Thatcher, à lépoque Premier ministre de
Grande-Bretagne. Cétait la première fois quil accomplissait une telle démarche
depuis 1965, date à laquelle il avait "cédé" les Chagos aux Anglais pour la
somme dérisoire de 3 millions de livres sterling. Le 11 novembre 2001, à
lAssemblée générale des Nations-unies, le Premier ministre mauricien, Sir
Anerood Jugnauth, a renouvelé les revendications de son pays "sur
larchipel des Chagos qui avait été détaché de la colonie de Maurice par le
Royaume-Uni en violation du droit international", avant de demander aux
Britanniques dengager "des pourparlers afin de rétrocéder
larchipel à la souveraineté mauricienne (2)".
I. Le processus de création du Territoire britannique de locéan Indien
Compte tenu de lexiguïté des îles Chagos et à linstar des conflits franco-malgaches sur les îles Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Bassas da India depuis 1972, et franco-mauriciens sur le récif de Tromelin depuis 1976, le démêlé anglo-mauricien sur les Chagos ne devrait être quune "tempête dans un verre deau". Mais contrairement à ces derniers, mis sous le boisseau depuis plusieurs années, pour des raisons autant politiques quéconomiques, la persistance du litige sur les Chagos contrarie de manière durable le concept de "zone de paix" dans locéan Indien, tel quil a été forgé à partir de 1971 par les États riverains afin de rendre cette région libre de toute ingérence et de bases étrangères. Comme chaque année depuis cette date, ce concept a été repris et approuvé par lAssemblée générale des Nations-unies dans sa dernière résolution 58/29, adoptée à une très large majorité le 8 décembre 2003 par 130 voix contre 3 - États-Unis, France et Grande-Bretagne - et 42 abstentions.
Le litige anglo-mauricien - traditionnellement présenté comme une "friendly dispute" ou "querelle damis", pour reprendre une terminologie employée dans la capitale mauricienne depuis 1980 - porte sur les seules îles Chagos, cest-à-dire, depuis le 29 juin 1976, sur la partie résiduelle du BIOT dont le gouvernement de Port-Louis souhaite le démantèlement afin de permettre la rétrocession des Chagos à lÉtat mauricien. Mais pourquoi et comment le BIOT a-t-il été constitué au mépris des droits les plus élémentaires des Chagossiens ? Ici, un court rappel historique simpose.
Au moment où a soufflé le vent de lHistoire et de la décolonisation, et pressentant une nouvelle obstruction du canal de Suez, plus durable que celle qui avait affecté pendant plus de cinq mois (du 3 novembre 1956 au 10 avril 1957) la voie deau internationale à la suite de lexpédition franco-britannique contre lÉgypte, la Grande-Bretagne - en plein accord avec les États-Unis dAmérique - a voulu maintenir dans locéan Indien des bases militaires pour assurer la liberté de navigation sur lancienne "route des Indes" et, éventuellement, y défendre lindépendance des alliés de lOccident. Philippe Leymarie souligne que, pour poursuivre une politique active à des milliers de kilomètres de leurs territoires principaux et malgré lénorme accroissement du rayon daction de leurs avions et de leurs fusées, les deux Puissances occidentales sont convaincues, dès la fin des années 1950, quelles doivent conserver outre-mer des "points dappui" stratégiques.
Cest donc dans un contexte de guerre froide et de compétition idéologique Est-Ouest caractérisé par les premières croisières de bâtiments de guerre soviétiques dans locéan Indien quà linitiative des USA, un accord politique anglo-américain a été conclu en 1961 entre le Premier ministre britannique Harold MacMillan et le président américain John Fitzgerald Kennedy. Dès quil a été connu, cet accord a été vivement critiqué. Il a pu ainsi être interprété par certains observateurs, notamment par le contre-amiral Henri Labrousse, comme "la conséquence du manque de confiance des États-Unis dans lavenir de lAfrique de locéan Indien (3)".
Dans cet accord secret, directement préjudiciable
à lensemble de la population chagossienne, les Américains prennent lengagement
dinstaller une importante base militaire dans cette région pour défendre les
intérêts du camp occidental, à la double condition que le territoire anglais
retenu pour labriter échappe au processus de la décolonisation et que sa
population en soit entièrement évacuée pour des raisons de sécurité.
Les
Américains sont alors obnubilés par le principe : "No people, no problem" ! En
contrepartie, ils offrent un rabais de 14 millions de dollars sur les fusées
Polaris que les Britanniques envisagent alors dacheter pour équiper leurs
sous-marins nucléaires. Ce marchandage politique anglo-américain réalisé au
détriment et à linsu des populations des Chagos a été plus tard avoué par le
département dÉtat ainsi que le révèle le New York Times du 17 octobre 1975 (4).
À la suite de ces tractations, intervenues au plus haut niveau, le gouvernement de Londres a institué le BIOT par un order in council du 8 novembre 1965. Ce décret-loi avait pour objet dintroduire des dispositions nouvelles pour ladministration de certaines îles exiguës et peu peuplées. Concrètement, il sagissait du groupe des Chagos situé au Sud des Maldives et à 2.150 kilomètres au Nord-Est de Port-Louis, et de trois îlots dispersés dans la partie occidentale de locéan Indien et postés en sentinelle au Nord de la grande île de Madagascar, à proximité du canal de Mozambique (Aldabra, Desroches et Farquhar). Appelées encore les "Ziles-là-haut" par les créolophones dAgalega (une dépendance mauricienne située à 935 kilomètres au Nord-Ouest de Maurice), les îles Chagos étaient jusquici administrées par le gouvernement autonome de Port-Louis, et les trois autres îlots, par le Conseil exécutif de Victoria.
Réalisée à une époque où la désagrégation du Commonwealth était déjà engagée - dès lors que la plupart des territoires coloniaux britanniques accédaient à lindépendance - et à un moment où lon a pu parler dune "présence crépusculaire" de la Grande-Bretagne dans locéan Indien, la création de cette nouvelle entité administrative par un État qui a cessé dêtre la première Puissance maritime depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et qui naspire plus quà jouer le rôle de "Puissance auxiliaire" auprès dune puissance plus forte - les États-Unis - na pas manqué dintriguer. À loccasion, les États riverains ont, pour la plupart, élevé de vives protestations dès lannonce de la création du BIOT. Cest le cas de lInde qui a toujours été ouvertement hostile à la rivalité politique des superpuissances dans locéan afro-asiatique et à la création de bases militaires occidentales dans la région.
Concrètement, le BIOT est à la fois la dernière
colonie créée par le gouvernement de Londres et le dernier confetti de lEmpire
britannique qui subsiste dans la région de locéan Indien. Bien que discrètement
mis de côté par les Anglais avec cette arrière-pensée quasi atavique de protéger
les routes maritimes traditionnelles de cette région, le "reliquat colonial" a
connu de nombreux avatars, dont certains appartiennent aujourdhui à lHistoire.
Ainsi, le BIOT a-t-il été administré, de 1965 à 1976, par le gouverneur
anglais des Seychelles agissant en qualité de commissaire au nom de la Couronne
britannique. Le décret-loi consacrait en effet à lorigine un mécanisme de
"dédoublement fonctionnel". Pendant une dizaine dannées, une même autorité a
été responsable de deux collectivités territoriales britanniques ultramarines et
Victoria - située dans lîle de Mahé - a été le centre administratif à la fois
de la colonie des Seychelles et du BIOT. Mais, depuis la rétrocession dAldabra,
de Desroches et de Farquhar à la République des Seychelles le 28 juin 1976, jour
de son accession à lindépendance (5), le BIOT se réduit
désormais aux seules îles Chagos, dont tous les habitants ont été déportés.
(1) Voir Archipel
des Chagos. Toutes les îles interdites daccès aux Chagossiens, Le Mauricien,
mercredi 16 juin 2004, p. 5.
(2) Voir
A/56/PV. 46, p. 17.
(3) Voir Labrousse
(H.), Le Golfe et le Canal. La réouverture du canal de Suez et la paix
internationale, 1973, Éditions Presses Universitaires de France (PUF), Paris,
p. 23.
(4) Pour lensemble de la
question, voir Oraison (A.), À propos du litige anglo-mauricien sur larchipel
des Chagos (La succession dÉtats sur les îles Diego Garcia, Peros Banhos et
Salomon), RBDI, 1990/1, pp. 5-53.
(5) Voir Cadoux (Ch.), "Seychelles : lAn I de la République", APOI,
1976, Volume III, pp. 397-407.
Suite parue le 20 octobre 2004
Des victimes de la guerre froide
Descendants pour la plupart desclaves dorigine
africaine, notamment malgache et mozambicaine, qui reçurent le nom de "Noirs des
îles" - comme le souligne lhistorien Auguste Toussaint - et dont les premiers
occupants viennent de La Réunion et de Maurice à la fin du XVIIIème siècle, les
Chagossiens sont alors en majorité analphabètes, catholiques romains et
monolingues créoles.
Avant le déplacement forcé de lintégralité de ses
habitants vers les colonies anglaises des Seychelles et de Maurice afin de
faciliter létablissement dune base militaire américaine aéronavale à Diego
Garcia, larchipel des Chagos était peu peuplé. Selon un rapport Prosser publié
en 1976, il comptait quelque 1.400 personnes réparties en 426 familles, vivant
quasiment en régime autarcique depuis quatre ou cinq générations et sadonnant
aux cultures vivrières, au maraîchage, à la pêche côtière artisanale, à
lélevage danimaux de basse-cour et au ramassage des noix de coco selon un mode
de vie qui était resté - jusquà la date de leur exil - celui du temps de la
marine à voile et des lampes à huile (1). Les seules îles
habitées étaient celles de Diego Garcia (en fait la plus grande et la plus
peuplée), de Peros Banhos et de Salomon.
Mais quand et comment les Chagossiens ont-ils été
déplacés vers Maurice et les Seychelles ? Leur rapatriement sest étalé
entre 1967 et 1973. Mais il faudra attendre 1975, avec les débats ouverts au
Congrès des États-Unis sur lengagement croissant du Pentagone dans la région de
locéan Indien, pour que lopinion publique internationale découvre à la fois le
sort tragique des Chagossiens, lincurie des autorités mauriciennes à les
accueillir décemment et le cynisme de la diplomatie anglo-américaine à propos de
limplantation de la base militaire de Diego Garcia.
De violentes critiques
se sont alors élevées dans la presse américaine (2) : dans son
éditorial du 11 septembre 1975, intitulé "The Diego Garcians", le Washington
Post nhésite pas à écrire, par exemple, que les Chagossiens avaient été
traités dune manière honteuse ("in a shameful way") (3). De son côté, la presse mauricienne a été unanime à décrire
le malheur des "Îlois" - nom donné aux habitants des Chagos par les autorités
administratives de Port-Louis - et à tenter dy remédier.
De fait, la méthode utilisée pour les obliger à
sexiler est révoltante. Pour la blâmer, il faut savoir que le cocotier, plus
encore quaux Seychelles, a conditionné pendant longtemps léconomie des îles
Chagos. En vérité, en raison de leur coprah, on les a souvent appelées les "Îles
à huile" (Oil Islands). Cest ainsi quelles étaient désignées à partir de
1875 dans les actes administratifs de la colonie anglaise de Maurice.
Lexploitation du coprah remonte à la fin du XIXème siècle comme le révèle
Auguste Toussaint :
"En 1883 prit naissance ce qui est
apparemment la première société assez bien organisée pour ladministration
desdites "Îles à huile" : la Société huilière de Diego et Peros... En 1941,
cette société fut remplacée par une autre sous le nom de Diego Limited qui,
elle-même, vendit ses droits à une troisième société dénommée Chagos, Agalega
Limited en 1962" (4). Cest à cette société que le
commissaire du British indian ocean territory (BIOT) a racheté, le 3 avril 1967,
les plantations de cocotiers quelle exploitait aux Chagos pour la somme de
660.000 livres sterling. Prise pour le compte de la Couronne britannique, la
première décision dimportance a eu pour effet immédiat de mettre un terme à
lexploitation du coprah dans larchipel et de laisser sans emploi la plupart
des "Îlois" (5).
Par la suite et afin de se conformer à lune des deux conditions posées par les Américains en 1961 au Gouvernement de Londres, les Chagossiens ont été obligés dabandonner leurs terres natales sans exception et sans espoir de retour en application directe dune Immigration Ordinance. Édicté 16 avril 1971 par le commissaire du BIOT, cet étrange document est ainsi rédigé, dans sa section 4 : "Aucune personne ne peut pénétrer sur le Territoire ou, si elle se trouve sur le Territoire, ne peut y être présente ou y rester, à moins dêtre en possession dun permis ou à moins que son nom ne soit porté sur un permis".
Parallèlement, les caboteurs mauriciens qui visitaient régulièrement jusquen 1967 les îles Chagos pour les ravitailler en produits divers de première nécessité (farine, lait, riz, sel, sucre), vêtements, médicaments et courrier - notamment le Nordvaer - cessèrent graduellement par la suite, voyage après voyage, de leur apporter les approvisionnements nécessaires. À la même époque, les centres administratifs, les écoles et les dispensaires des Chagos sont progressivement fermés. Ces multiples défaillances volontaires de la part des Britanniques, assorties de menaces dexpulsion - et même de bombardement à partir de 1971 - obligèrent en 1973 les derniers Chagossiens récalcitrants, encore réfugiés à Peros Banhos, à quitter à jamais les îles où ils étaient nés et où ils avaient grandi (6).
Désormais privée de sa population "autochtone", cette mini-colonie de la Couronne britannique ne fait plus partie, à partir de 1973, de la Franconésie. Ce néologisme a été forgé par lhistorien Auguste Toussaint pour désigner lensemble des petites îles et mini-archipels créolophones et francophones de la région occidentale de locéan Indien dispersés à lEst et au Nord-Est de Madagascar, cest-à-dire principalement les Seychelles, les Mascareignes (La Réunion, Maurice, Rodrigues) et le groupe des Chagos (7). Depuis le 29 juin 1976, la gestion administrative du BIOT est confiée à un commissaire agissant au nom de la Couronne britannique dont le siège est désormais fixé à Londres, plus exactement au Foreign and Commonwealth Office, tandis que sa représentation sur place, sur latoll de Diego Garcia, est assurée par un officier de liaison de la Royal Navy.
Quelles sont alors les caractéristiques physiques des Chagos dont la superficie totale est dérisoire - à peine 50 kilomètres carrés de terres émergées - et qui restent seules intégrées dans le BIOT à partir du 29 juin 1976 ? Dabord, on peut dire avec Auguste Toussaint que "le volcanisme na eu aucune part à leur formation". Isolées à 1.200 milles nautiques au Nord-Est de Maurice et à 700 milles marins au Sud des Maldives, ces îles madréporiques (constituées dorganismes favorisant la formation de corail - NDLR) sont fixées entre les parallèles 04°41 et 07°39 Sud et les méridiens 70°47 et 72°41 Est. Cest dire quelles sont à une distance sensiblement équivalente des côtes de lAfrique orientale, des grands archipels indonésiens, de lAustralie, du territoire irakien - occupé par les Américains depuis avril 2003 - et du Proche-Orient - où se poursuit le conflit israélo-arabe dans lequel sont impliqués, par le biais des menaces terroristes islamistes, les États-Unis en raison de leur collaboration politique pérenne avec lÉtat dIsraël. Les îles Chagos sont enfin ancrées à proximité de lAsie du Sud où perdure une rivalité de plus en plus préoccupante entre le Pakistan et lInde à propos du Cachemire, province indienne à majorité musulmane revendiquée par les autorités dIslamabad.
Les Chagos sont presque à égale distance des routes maritimes traditionnelles, vitales pour les puissances industrialisées. Elles sont presque à mi-chemin du canal de Mozambique, qui est un bras de mer entre lAfrique orientale et Madagascar, et du détroit dOrmuz, qui sert de voie de passage obligée entre le golfe Persique - doù est extrait l"or noir" - et la mer dOman. Les Chagos sont encore situées à proximité du détroit de Bab El-Mandeb ("La Porte des Pleurs") qui met en communication la mer Rouge et locéan Indien. Le groupe des Chagos est enfin ancré dans le voisinage des goulots malais et indonésiens - notamment les détroits de Lombok, de Malacca et de la Sonde - qui comptent parmi les principaux "verrous" de cette partie du monde dès lors quils assurent le passage de tous les navires en provenance ou à destination des pays de lExtrême-Orient et des Philippines entre locéan Indien et le Pacifique, via la mer de Chine méridionale et la mer de Célèbes. Cest dire limportance de ces îles sur le double plan géopolitique et géostratégique pour les États-Unis, désormais capables dintervenir - à partir de la décennie "70" - dans les moindres délais et dans tous les recoins de cette partie du monde.
Recouverts dune végétation où dominent les filaos (casuarinas) et les cocotiers, une soixantaine datolls et décueils coralliens émergent de quelques mètres à peine au-dessus des flots. Ils sont rassemblés en six composantes principales, elles-mêmes éparpillées autour du grand banc des Chagos qui sétend sur 180 kilomètres dEst en Ouest et de 120 kilomètres du Nord au Sud. Auguste Toussaint précise quà lexception de quelques récifs, ce banc est principalement un atoll immergé "dune forme ovale irrégulière" dont la couronne, "très accore (escarpée)vers le large", est couverte par 7 à 20 mètres deau tandis quà lintérieur, les profondeurs peuvent croître jusquà 90 mètres (8).
En les mentionnant du Nord au Sud et de lEst à lOuest, voici les différents éléments du groupe des Chagos. Dans la partie septentrionale et lextérieur du banc se détachent deux mini-archipels : les îles Salomon ou Onze-Îles à lest et Peros Banhos (27 îlots) à lOuest. Sont également postés en sentinelles mais sur la bordure immédiate du banc, des îlots qui ont été toujours inhabités : au Nord, lîle Nelson ; à lOuest, les Trois-Frères, lîle de lAigle, flanquée de lîle aux Vaches marines, et lîle Danger. Il faut encore mentionner au Sud-Ouest le groupe des îles Egmont. Enfin, dans la partie la plus méridionale de larchipel mais très nettement à lextérieur du banc, par 07°19 de latitude Sud et 72°29 de longitude Est - cest-à-dire pratiquement au cur de locéan Indien - émerge la plate-forme la plus vaste de larchipel des Chagos par sa superficie (45 kilomètres carrés) et celle qui fut la plus peuplée jusquen 1971 : lîle de Diego Garcia.
Cest bien à lorigine dans le cadre de la
compétition idéologique Est-Ouest et de la "chasse aux îles" dans la région de
locéan Indien quune base américaine aéronavale a été implantée sur latoll de
Diego Garcia. Par suite, les Chagossiens ont bien été les premières victimes -
au début de la décennie "60" - de la confrontation des grandes Puissances
maritimes et nucléaires dans locéan Indien.
Considérée en ce début de XXIème
siècle, par tous les observateurs avertis, comme un super "porte-avions avancé" destiné à assurer la sécurité des intérêts
des Puissances anglo-américaines et, par ricochet, la défense des pays alliés
traditionnels comme lAustralie et la Nouvelle-Zélande, la base militaire de
Diego Garcia est aujourdhui placée en "alerte rouge". En coopération avec les
autres forces militaires américaines et alliées déjà prépositionnées sur le
pourtour de la péninsule Arabique, elle est pleinement opérationnelle et prête,
en conséquence, à être utilisée en cas de menaces directes contre les intérêts
occidentaux dans locéan Indien.
On sait maintenant quand a commencé le drame des Chagossiens. Mais pourquoi ne peuvent-ils pas revenir aujourdhui sur leurs terres natales ? En vérité, lexcision des îles Chagos de la colonie mauricienne a permis - pour une période indéterminée - limplantation par les États-Unis dune base militaire aéronavale de premier plan à Diego Garcia, lîle principale des Chagos.
(1) Voir Rapport
Prosser (conseiller pour les questions sociales au ministère britannique du
département doutre-mer) in Mauritius-Resettlement of persons transferred from
Chagos Archipelago, september 1976, Government Printer, Port-Louis, île Maurice
(7 pages).
(2) Au moment dobtenir les
crédits indispensables à laménagement de la base militaire de Diego Garcia, le
gouvernement de Washington avait osé affirmer devant le Congrès, en septembre
1975, que latoll était à lépoque inhabité, oubliant de dire que la
"déportation" des Chagossiens réalisée par les Britanniques - à son initiative
(dès 1961) - venait tout juste dêtre achevée ! Voir Rousseau (Ch.), "Chronique
des faits internationaux", RGDIP, 1976/1, pp. 253-256.
(3)
Voir Franceschini (P.-J.), "La grande misère des déportés de
Diego Garcia", Le Monde, 26 septembre 1975, p.6.
(4)
Voir Toussaint (A.), Histoire des Îles Mascareignes, 1972,
Éditions Berger-Levrault, Paris, p. 273, note 1.
(5)
Voir Rousseau (Ch.), "Chronique des faits internationaux",
RGDIP, 1967/4, p. 1100.
(6) Plus précisément, latoll de Diego Garcia a été
complètement évacué le 15 octobre 1971, larchipel des Salomon le 31 octobre
1972 et le groupe des Peros Banhos le 27 avril 1973. Voir Toussaint (J.),
"Chagos : État des lieux", Le Mauricien, samedi 27 septembre 1997, p. 5 et
Malaisé (H.), "Exil forcé loin de Diego Garcia", Le Monde Diplomatique, décembre
2001, p. 21.
(7) Voir Toussaint (A.),
LOcéan Indien au XVIIIème siècle, 1974, Éditions Flammarion, Paris, pp.
57-58.
(8) Voir Toussaint (A.),
Histoire des îles Mascareignes, 1972, Éditions Berger-Levrault, Paris, pp.
16-17.
Suite parue le 21 octobre 2004
Linstallation progressive de la base aéronavale
"Malte de locéan Indien", "Nouvelle Okinawa" ou
encore "Diego Garcia, marchepied vers la liberté" : en sa qualité dobservateur
de locéan Indien, Philippe Leymarie note -
déjà en 1976 - que les formules ne manquent pas dans les états-majors des
grandes puissances comme dans la presse spécialisée, pour qualifier la base
militaire aéronavale édifiée par les États-Unis au début des années "70" et, par
la suite, sans cesse modernisée (1).
Est-il besoin de
préciser que ces formules demeurent dactualité en 2004, en dépit de la fin de
la querelle idéologique et politique Est-Ouest et de limplosion de lUnion
soviétique, il y a maintenant près de quinze ans ?
Comment en est-on arrivé à cette évidente et durable suprématie du monde anglo-saxon dans la région de locéan Indien ? Quel est plus le processus de limplantation américaine sur la plate-forme corallienne de Diego Garcia ?
Un flash-back simpose. Sur un plan strictement
juridique, lopération visant à assurer la militarisation de latoll de Diego
Garcia afin de défendre les intérêts du monde occidental sest déroulée en trois
grandes étapes à partir de la décennie "60".
Chacune dentre elles a été
ponctuée par un accord diplomatique anglo-américain conclu en forme simplifiée à
Londres sous forme déchanges de notes, selon la pratique anglo-saxonne, et
entré en vigueur le jour même.
Le premier traité anglo-américain signé à Londres le
30 décembre 1966 est capital : il donne le coup denvoi dune course
américano-soviétique aux armements dans un espace maritime jusque-là considéré
comme un "lac de paix britannique". Pour nombre dobservateurs, les puissances
occidentales seraient chronologiquement responsables de lextension de
laffrontement idéologique et politique Est-Ouest dans la région de locéan
Indien.
Sur un plan juridique, cet engagement international peut sanalyser
en une cession à bail de caractère stratégique, cest-à-dire en une technique
impliquant une cession de territoire sans transfert de souveraineté.
Le but
principal de laccord est bien en effet de "rendre disponible" à titre
temporaire - en fait pour une période bien déterminée mais généralement très
longue et éventuellement renouvelable - et à des fins militaires, tous les îlots
intégrés dans le British indian ocean territory (BIOT), lui-même dénommé "le
Territoire" dans le présent traité (2).
Après avoir décrété de manière péremptoire, dans son article 1er, que le "Territoire demeurera sous la souveraineté du Royaume-Uni", le Traité dispose en effet dans son article 11 : "Le gouvernement des États-Unis et le gouvernement du Royaume-Uni prévoient que les îles resteront disponibles pendant un laps de temps indéterminé afin de répondre aux besoins éventuels des deux gouvernements en matière de défense. En conséquence, après une période initiale de 50 ans, le présent accord demeurera en vigueur pendant une période supplémentaire de 20 ans, à moins quun des deux gouvernements, deux ans au plus avant la fin de la période initiale, notifie à lautre sa décision dy mettre fin, auquel cas le présent accord expirera deux ans après la date de cette notification".
Passant outre aux objections formulées par la
plupart des États riverains - notamment lInde et le Sri Lanka - et concrétisant
une intention exprimée dans ce traité, les deux États occidentaux sont allés
plus loin à la suite dun entretien au sommet à Camp David entre le président
américain Richard Nixon et le Premier ministre britannique Edward Heath. Dans un
communiqué conjoint, daté du 15 décembre 1970, ils ont en effet annoncé leur
intention de signer un nouvel accord en vue dinstaller, non une "base
militaire" proprement dite à Diego Garcia, mais une "station commune de
communications par satellites" afin de combler un vide dans le système de
communications des États-Unis et de la Grande-Bretagne dans une région hautement
stratégique où la pénétration navale soviétique était de nature à préoccuper, à
lépoque, les deux pays (3).
Formellement conclu le 24
octobre 1972 et entré en vigueur le jour même, le deuxième accord
anglo-américain est appelé à rester en vigueur aussi longtemps que le premier.
Mais pourquoi les U.S.A. ont-ils plus précisément jeté leur dévolu sur Diego
Garcia ?
Le choix de cet atoll est compréhensible. Lîle de Diego Garcia est située à proximité de quatre grandes masses continentales environnantes : Afrique, Antarctique, Asie et Australie. Portant le nom dun capitaine portugais qui la découvrit en 1532, pratiquement inconnue du monde de la géostratégie avant 1965, très difficile à trouver sur un atlas normal et ne semblant pas, jusquà cette date, digne de figurer dans lEncyclopædia Britannica, Diego Garcia a été choisie en raison de sa position privilégiée.
Latoll est semblable à un "porte-avions indestructible" - pour reprendre lexpression de Sir Winston Churchill en parlant de Malte - à proximité duquel passent nécessairement tous les navires et aéronefs qui veulent traverser locéan Indien de part en part. Incontestablement, sa situation stratégique de poste dobservation privilégié a été déterminante pour les deux puissances occidentales lorsquelles ont voulu ériger ce quelles ont appelé pudiquement dans un premier temps, afin de ne pas effaroucher les pays riverains, un "centre commun de communications navales" dans cette partie du monde.
Mais ses caractéristiques physiques ont également
été décisives pour les États-Unis lorsquils ont voulu installer une base
militaire dans larchipel des Chagos. Étendue sur la quasi-totalité de la
couronne dun atoll allongé et presque complètement fermé qui rappelle la forme
dun fer à cheval, Diego Garcia est la plus vaste des îles Chagos avec une
superficie de 45 kilomètres carrés.
Basse, sablonneuse et sans relief, lîle
sétire sur 25 kilomètres. Dans sa partie la plus resserrée, sa largeur est de
lordre de 5 kilomètres (lagon compris). Quant à la couronne récifale, elle a
une épaisseur moyenne de quelques centaines de mètres et une largeur maximale de
3 kilomètres.
Elle abrite un immense lagon interne - cas plutôt rarissime dans locéan Indien - dont la largeur extrême peut atteindre 10 kilomètres et la profondeur 31 mètres. Capable daccueillir une véritable armada de navires de surface, y compris des porte-avions, et de sous-marins nucléaires, le lagon nest toutefois accessible que par le Nord.
Dans une déclaration du 5 février 1974, le secrétaire au Foreign and Commonwealth Office avait, par la suite, précisé quun document plus complet serait élaboré "en temps utile" par les deux parties intéressées et que les troupes de la Grande-Bretagne auraient la possibilité dutiliser les diverses installations militaires édifiées par les États-Unis à Diego Garcia. Se substituant au Traité du 24 octobre 1972, un nouvel Accord anglo-américain est effectivement signé à Londres le 25 février 1976 sous forme dun échange de notes et - comme les précédents - il est entré en vigueur le jour même.
Entièrement supportés par le gouvernement de Washington, les nouveaux travaux daménagement tous azimuts ont eu pour objectif de créer une véritable base militaire. Au fil des ans, cette plate-forme madréporique a été érigée au rang de complexe aéronaval ultramoderne, permanent et polyvalent, destiné à servir bien au-delà de 2016 - date dexpiration du bail initial fixé à 50 ans - et pour lequel les Américains ont déjà dépensé des centaines de millions de dollars, dabord pour son édification, puis pour son extension et, maintenant, pour son entretien et son utilisation (4).
De fait, une décennie après avoir été lun des
pivots des raids aériens dirigés contre lIrak pendant la guerre du Golfe, lors
de lopération "Tempête du désert" menée après linvasion du Koweït par larmée
de Saddam Hussein dans la nuit du 1er au 2 août 1990, la base de Diego Garcia
est devenue lune des "têtes de pont" du dispositif militaire américain dans
locéan Indien, lors de la guerre engagée contre le gouvernement pro-talibans de
Kaboul et les membres opérationnels des réseaux islamistes de lorganisation
Al-Qaida.
Dans le cadre de lopération "Liberté immuable", la base de Diego
Garcia a été largement utilisée par laviation américaine - notamment par les
superbombardiers B-52 - qui a pilonné de jour comme de nuit de vastes zones
abritant les forteresses talibanes installées en Afghanistan, ainsi que les
repaires des combattants dAl-Qaida dans les grottes de la région montagneuse de
Tora Bora dans lEst du pays, avant de les chasser du pouvoir le 12 novembre
2001 et dinstaller un régime démocratique de transition à Kaboul, dès le 24
novembre suivant (5).
Paradoxalement, la base militaire aéronavale américaine installée sur latoll de Diego Garcia ne semble pas avoir joué un rôle de premier plan dans la deuxième guerre du Golfe. Mais il faut dès à présent insister sur le fait que cette nouvelle guerre contre lÉtat irakien - accusé à tort ou à raison de produire ou de détenir des armes de destruction massive - ne ressemble pas à la première sur le plan de la légalité internationale.
Déclenchée après un ultimatum lancé le 17 mars 2003 par le Président George W. Bush, au mépris des dispositions les plus fondamentales de la Charte de San Francisco, sans laval des Nations-unies et plus précisément en violation manifeste de la Résolution 1441 adoptée à lunanimité par le Conseil de sécurité le 8 novembre 2002, elle a suscité les protestations les plus vives de lopinion publique internationale en raison de son évident caractère illicite (6).
Sur le plan strictement militaire, cette opération a été conduite essentiellement à partir de multiples bases installées dans les pays arabes du Proche-Orient - comme le Koweït ou le Qatar - et à partir des porte-avions et des navires de guerre américains et britanniques présents dans le golfe Persique et dans locéan Indien septentrional.
Quant aux fameux bombardiers stratégiques B-52, qui ont pilonné pendant plusieurs semaines les sites stratégiques irakiens et notamment ceux de Bagdad, ils étaient stationnés en Europe et plus exactement sur la base militaire de Fairford en Grande-Bretagne (7). Il est cependant trop tôt pour en tirer des conclusions et pour parler du déclin, même relatif, de la base militaire aéronavale de Diego Garcia.
En vérité, les États-Unis semblent aujourdhui
déterminés dans leur lutte contre les attentats terroristes anti-occidentaux,
plus ou moins tolérés par certains pays riverains de locéan Indien (dont
lIrak), comme ils étaient hier résolus à freiner lexpansion du communisme
soviétique dans cette région du monde.
Cest dire quils ne sont pas prêts à
renoncer en ce début de XXIème siècle à leur unique base militaire aéronavale
installée au cur de locéan Indien.
Cest dire aussi, par ricochet, que les
Chagossiens ne pourront pas revenir de sitôt sur leurs terres natales
confisquées brutalement en 1965 par le gouvernement de Londres. Pour sa part, le
micro-État quest lîle Maurice continuera à invoquer, comme il le fait déjà
depuis 1980, la violation par la Grande-Bretagne du droit international public
coutumier de la décolonisation et la restauration des droits des Chagossiens.
(1) Voir Leymarie
(Ph.), "Grandes manuvres dans locéan Indien. La base de Diego Garcia, sur la
route des pétroliers et des cargos", Le Monde diplomatique, 1976, décembre, p.
19.
(2) Voir Oraison (A.), "Une base
militaire américaine au cur de locéan Indien (La cession à bail stratégique de
larchipel britannique des Chagos aux États-Unis et la militarisation
progressive de latoll de Diego Garcia)", RDISDP, 2002/3, pp. 223-263.
(3) Voir Rousseau (Ch.), "Chronique des
faits internationaux", RGDIP, 1972/1, pp. 182-184.
(4)
Voir Winchester (S.), "La plus grande base américaine du monde.
Diego Garcia, ses plages et ses superbombardiers", Courrier international, 25-30
octobre 2001, pp. 52-53.
(5) Voir
Harrison (S.), ""Bavures" américaines, famines et luttes de clans. LAfghanistan
retombe dans le chaos", Le Monde Diplomatique, mai 2002, p. 12.
(6) Voir Franck (Th.), "La Charte des Nations-unies
est-elle devenue un chiffon de papier ?", Le Monde, mercredi 2 avril 2003, p.
18 et Pellet (A.), "Lagression", Le Monde, dimanche 23-lundi 24 mars 2003,
pp. 1 et 12.
(7) Voir Claude (P.), "La
"bataille de Bagdad"", Le Monde, dimanche 6-lundi 7 avril 2003, p. 3.
Suite parue le 22 octobre 2004
La violation du droit par la Grande-Bretagne
Ils ont agi conformément à laccord secret anglo-américain conclu en 1961 entre Harold MacMillan et John Fitzgerald Kennedy. Le gouvernement de Londres a tout mis en uvre pour amputer les Chagos de la colonie anglaise de Maurice avant son accession à la souveraineté et pour les dépeupler sans lassentiment de leurs habitants.
Réalisée moins de trois ans avant lindépendance de
Maurice, proclamée le 12 mars 1968, lexcision des Chagos est certes conforme au
droit interne anglais : le décret-loi du 8 novembre 1965 a en effet été édicté
en application du Colonial Bounderies Act de 1895.
Mais ce texte
réglementaire méconnaît le droit international public de la décolonisation et
notamment le principe coutumier de lintangibilité des frontières coloniales
ainsi que le "droit des peuples à disposer deux-mêmes", tel
quil est inscrit dans la Charte des Nations-unies. Cette violation des règles
les plus élémentaires du droit international au détriment des Chagossiens et des
Mauriciens est, par ailleurs, périodiquement dénoncée par le gouvernement de
Port-Louis (1).
Le Premier ministre mauricien, Sir Anerood Jugnauth, a une nouvelle fois revendiqué, le 11 novembre 2001, à lassemblée générale de lOrganisation mondiale, le groupe des Chagos, en invoquant le droit international de la décolonisation.
Avant dinsister sur la situation particulièrement critique des Chagossiens : "Nous nous préoccupons également des souffrances de tous ces Mauriciens que lon appelle "Îlois" et qui, en violation flagrante de leurs droits fondamentaux, ont été évincés de force (cest nous qui soulignons) par la puissance coloniale des îles qui forment larchipel. Nous appuyons leur revendication légitime pour que des mesures appropriées soient prises (2)".
Étrangers au monde de la géopolitique, les
Chagossiens ont bien été les premières victimes des desseins stratégiques des
puissances occidentales dans locéan Indien et, plus généralement, de la
rivalité idéologique Est-Ouest dans cette partie du monde.
Comment
auraient-ils pu imaginer quun jour leur modeste et paisible archipel perdu au
cur de locéan Indien serait conduit à abriter la plus importante base
militaire aéronavale occidentale dans cette partie du monde ?
Le sort de ces
insulaires a été pendant longtemps tragique. Lhospitalité mauricienne a fait
défaut : aucune structure digne de ce nom na été mise en place pour les
accueillir à Port-Louis. La totale désinvolture des autorités locales peut
surprendre.
Si les Mauriciens ont obtenu leur indépendance de manière
pacifique et démocratique en 1968, cest en grande partie à la suite du
sacrifice imposé aux Chagossiens par les Britanniques avec la complicité des
autorités mauriciennes, ces dernières ayant abandonné avec légèreté en 1965 leur
souveraineté sur les Chagos.
Exilés dans un pays relativement lointain, plutôt pauvre à lépoque et déjà surpeuplé - ceux quon a parfois appelés, dans la presse progressiste des Mascareignes, les "Palestiniens de locéan Indien" - ont été purement et simplement "dispatchés" dans les bas-quartiers de Port-Louis - notamment dans les bidonvilles de Baie du Tombeau, de Cassis, de Pointe aux Sables et Roche Bois - et abandonnés à leur sort le jour même de leur arrivée à Maurice !
Très nombreux sont ceux qui, pendant longtemps,
nont pas trouvé de travail, ont souffert de malnutrition et de sous-nutrition
ou ont sombré dans lalcoolisme, la délinquance, la prostitution ou la
toxicomanie quand ce nest pas dans le désespoir, la violence, la démence ou le
suicide.
Presque tous ont connu lexclusion sociale ou le mépris de la
population mauricienne ou ont eu des difficultés considérables à sinsérer dans
une société pourtant réputée "arc-en-ciel", multiraciale et multiculturelle.
En outre, le passage dune économie de troc statique à une économie
monétarisée et déjà dynamique a certainement pesé très lourd sur la vie
quotidienne des Chagossiens à Maurice.
Sur un autre plan, un épais mystère a entouré le
sort de la première compensation financière de 650.000 livres sterling versée le
28 octobre 1972 au gouvernement de Port-Louis par la Grande-Bretagne à la suite
dun accord anglo-mauricien dans le but de faciliter la "réinsertion" des
Chagossiens à Maurice.
Pendant plus de cinq ans, ces derniers nont rien
reçu. Philippe Leymarie fait observer que les dirigeants mauriciens ont même
tenté de justifier la rétention des indemnités allouées par le gouvernement de
Londres : "il faut du temps pour sassurer que largent sera
dépensé comme il faut" a, par exemple, déclaré Sir Veerasamy Ringadoo en sa
qualité de Premier ministre adjoint et ministre des Finances.
Celui-ci
aurait même soutenu, non sans un certain cynisme, qu"il serait
stupide de distribuer cet argent brusquement à des gens simples qui ont
jusquici vécu dans un monde où largent navait pas de valeur et qui ne
sauraient comment le dépenser" (3).
Cest seulement à la suite du rapport Prosser,
publié en 1976, que les exilés ont perçu, le 10 mars 1978, une indemnité de
7.590 roupies mauriciennes, cest-à-dire une somme dautant plus dérisoire - à
peine suffisante pour remplacer leur modeste garde-robe ! - quils avaient été
obligés de tout abandonner aux Chagos (maisons, meubles, emplois, jardins,
animaux de compagnie, volailles, bétail, récoltes, écoles, églises, cimetières).
Mais certains dentre eux, 250 environ, se sont plaints du fait quils
navaient bénéficié daucune compensation tandis que dautres, qui avaient
pourtant reçu des dédommagements, ont réclamé une somme additionnelle afin de
tenir compte dune inflation hyper-galopante à lîle Maurice.
Pour
lobtenir, les Chagossiens unanimes ont alors déclenché des meetings de
protestation avec lappui du Front national de soutien aux Îlois (FNSI), créé en
1980.
Finalement, dans un esprit de bonne volonté, la
Grande-Bretagne leur a attribué une compensation supplémentaire de 4 millions de
livres sterling - "pour solde de tout compte" ("in full and final discharge") - en vertu dun nouvel accord
anglo-mauricien signé à Port-Louis le 7 juillet 1982, tout en écartant par
ailleurs le principe de la souveraineté de Maurice sur les îles Chagos (4).
Pour compléter cette aide britannique, les autorités
mauriciennes ont pour leur part octroyé, la même année, aux Chagossiens un
million de livres sterling sous forme de lopins de terre.
Enfin, lors dune
visite officielle effectuée à Port-Louis en août 1982, en tant que Premier
ministre de lInde, Indira Gandhi leur a fait don dun million de roupies
indiennes. Avec ces diverses indemnités, plutôt modestes, la plupart des
Chagossiens ont finalement opté pour lacquisition de maisonnettes dont la
construction - toujours à la périphérie immédiate de Port-Louis - a été achevée
en 1986.
En tant que président du Groupe Réfugiés Chagos (GRC), fondé en 1983, et qui apparaît aujourdhui comme le principal représentant de la communauté chagossienne à Maurice, Olivier Bancoult nentend pas prendre parti dans le conflit territorial anglo-mauricien proprement dit sur les Chagos.
En revanche, il a formulé une série de nouvelles
revendications auprès du gouvernement de Londres. Il a revendiqué au profit des
Chagossiens de souche - auxquels il convient dajouter leurs conjoints et leurs
descendants directs (enfants et petits-enfants) nés à Maurice, soit 8.500
personnes recensées en 2004 - la nationalité britannique à part entière tout en
conservant la nationalité mauricienne.
Il a également demandé une troisième
et très forte compensation financière de la part de la Grande-Bretagne et des
États-Unis et le versement dune pension à vie pour réparer les préjudices de
toute nature, causés par la déportation des Chagossiens dans lintérêt des
puissances occidentales ; ainsi quun "droit de retour
définitif" de ces populations sur toutes les îles qui composent larchipel
et le droit dy travailler.
Sur ce dernier point, la Haute Cour de justice britannique a déjà donné raison aux membres du GRC qui lavaient saisie. Dans sa décision du 3 novembre 2000, la Haute instance juridictionnelle considère en effet illégale lImmigration Ordinance édictée le 16 avril 1971 par le commissaire du British indian ocean territory (BIOT) en vue de déclarer persona non grata sur leurs propres terres natales les habitants des "Zîles-là-haut" (5) !
Par ailleurs, le gouvernement de Londres a récemment
accordé aux habitants de 14 territoires doutre-mer dépendants de la
Grande-Bretagne la citoyenneté britannique à part entière. Cette démarche fait
suite au vote définitif par le Parlement de Londres du British overseas
territories act(BOTA) qui pose le principe de loctroi de la pleine citoyenneté
britannique à tous les citoyens des territoires doutre-mer qui en font la
demande (6).
Applicable depuis le 21 mai 2002, cette loi
vise toutes les personnes nées dans larchipel des Chagos avant leur expulsion
vers lîle Maurice et leurs enfants nés à Maurice de père chagossien ou de mère
chagossienne. Elle est importante dans la mesure où elle les dispense de visa
pour se rendre, à titre touristique ou professionnel, sur le territoire des pays
membres de lUnion européenne dont la Grande-Bretagne - y compris en théorie les îles du BIOT - et la France - y compris le
département de La Réunion qui est le plus accessible en raison de sa proximité
géographique, linguistique et culturelle.
Mais les États-Unis ont fait savoir quils
sopposeraient catégoriquement au retour des Chagossiens à Diego Garcia aussi
longtemps que ce territoire insulaire serait utile aux intérêts des puissances
occidentales et dabord aux leurs bien compris.
De surcroît, le gouvernement
de Londres vient dédicter le 10 juin 2004 un nouveau décret-loi interdisant aux
Chagossiens déplacés à Maurice et aux Seychelles de retourner sur leurs terres
natales pour une période indéterminée (7).
Ainsi, les
Chagossiens se retrouvent-ils à la case départ après avoir constaté une légère
embellie à leur situation. Beaucoup parmi eux sont déjà morts en exil à Maurice
ou aux Seychelles et parmi les survivants - nés aux Chagos - combien peuvent
raisonnablement espérer revoir les lieux de leur enfance avant de mourir ? Il
est difficile de répondre et on ne peut quêtre pessimiste même si "lespoir au cur humain est toujours vivace".
(1) Voir tout
particulièrement Oraison (A.), "Le différend anglo-mauricien sur larchipel des
Chagos à la lumière de la théorie des vices du consentement (Le consentement des
dirigeants mauriciens a-t-il été entaché par les vices de violence, de dol et de
lésion en 1965 lors de la cession à la Grande-Bretagne des îles de Diego Garcia,
Peros Banhos et Salomon ?)", RRJDP, 2003/4, pp. 2837-2865.
(2) Voir A/56/PV. 46, p. 17.
(3) Voir "Île Maurice. Le "Diego-Garcia Case",
Océan Indien Actuel, juillet 1978, n° 8, p. 18.
(4) Voir Cmnd. 8785 et Treaty Series, n° 6, 1983.
(5) Voir Balmond (L.), "Chronique des faits
internationaux", RGDIP, 2001/1, p. 186.
(6) Voir "Un passeport britannique et européen pour les Chagossiens. God
save the Chagos", Le Quotidien de La Réunion, 23 mai 2002, p. 18.
(7) Voir notamment "Archipel des Chagos. Toutes les
îles interdites daccès aux Chagossiens", Le Mauricien, mercredi 16 juin 2004,
p. 5.
Suite et fin parue le 23 octobre 2004
Un combat interminable contre les maîtres du monde
La création du Territoire britannique de locéan
Indien (BIOT) en 1965 et sa militarisation croissante à partir de la décennie
"70" ont, dans une très large mesure, contribué à assurer la déstabilisation de
la région de locéan Indien, devenue dès lors une "zone de convoitises" pour les
grandes puissances maritimes.
Cette double initiative occidentale, à
lorigine de la déportation des Chagossiens à Maurice et aux Seychelles, et la
riposte prévisible de lUnion soviétique sur le plan militaire, ont suscité les
critiques les plus vives des États riverains.
Prenant de plus en plus
conscience du danger, ces derniers se prononcent pour la suppression des bases
militaires étrangères dans locéan Indien et proposent, depuis 1971, la
transformation de cet espace - "afro-asiatique par excellence" - en zone de
paix.
Certes, la rivalité idéologique Est-Ouest a pris
fin avec limplosion en 1991 de lUnion soviétique en tant que superpuissance et
État fédéral. Mais il est clair aujourdhui que cette fin heureuse et inattendue
ne sonne pas pour autant le glas de lunique base américaine aéronavale dans
locéan Indien.
Compte tenu de remous persistants à sa périphérie, ne
serait-il pas téméraire de répondre par laffirmative, au moins pour la période
qui nous sépare de la date butoir de lan 2016, date de lexpiration du bail
consenti aux États-Unis par la Grande-Bretagne ?
Les autoroutes des
hydrocarbures et des matières premières stratégiques, qui traversent locéan
Indien de part en part, ne paraissent-elles pas trop importantes pour que
lAigle américain, conscient à la fois de son leadership aujourdhui
incontesté et de ses responsabilités au niveau planétaire, se retire
spontanément de cette zone ?
Au moment où par ailleurs lopinion publique américaine exige de nouveaux résultats concrets, décisifs et surtout durables dans la "guerre contre le terrorisme international anti-occidental" en général et contre le terrorisme anti-américain en particulier, après le renversement réussi du régime des Talibans dAfghanistan en 2001 et du régime de Saddam Hussein en Irak en 2003, les idées sur la "crédibilité" et la "théorie des dominos" forgées par le président Ronald Reagan et reprises à son compte par le Président George Bush et leurs successeurs - Bill Clinton et George W. Bush - ne vont-elles pas, de surcroît, continuer à paralyser la vision que la superpuissance américaine a des risques dun changement en profondeur (1) ?
Certes, dans la dernière Résolution 58/29, votée le
8 décembre 2003 et relative à la création dune zone de paix dans la région de
locéan Indien, lassemblée générale des Nations-unies "se déclare
convaincue que la participation de tous les membres permanents du Conseil de
sécurité et des principaux utilisateurs maritimes de locéan Indien aux travaux
du Comité spécial est importante et contribuerait à faire progresser un dialogue
bénéfique à tous, en vue dinstaurer des conditions de paix, de sécurité et de
stabilité dans la région de locéan Indien" (2).
Il est
vrai par ailleurs que ce texte a été adopté dans le même esprit et dans les
mêmes termes que les précédents, cest-à-dire avec détermination et à la
quasi-unanimité des États participants (130 voix), un grand nombre dabstentions
(42) et malgré lopposition traditionnelle des trois grandes puissances
occidentales qui entretiennent des bases militaires aéronavales dans locéan
Indien et sopposent, jusquà nouvel ordre, à leur propre éviction de cette
partie du monde.
En raison précisément de cette opposition tenace des
États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne, la Résolution 58/29 napporte
concrètement rien de nouveau en la matière par rapport au "vote historique", le
16 décembre 1971, de la Résolution 2832 (XXVI).
De surcroît, le dialogue semble senvenimer entre la
Grande-Bretagne et Maurice. Récemment, le chef du gouvernement de Port-Louis -
Paul Bérenger - a menacé de porter le différend territorial sur les îles Chagos
devant la Cour internationale de justice (CIJ) (3).
Pour
parvenir à ses fins, le Premier ministre mauricien a indiqué le 9 juillet 2004
au Secrétaire général du Commonwealth quil était prêt à quitter cette vénérable
organisation, dans la mesure où une des réserves à la déclaration dacceptation
facultative de la juridiction obligatoire de la Cour de La Haye, déposée par le
gouvernement de Londres au secrétariat des Nations-unies le 1er janvier 1969,
interdit quun litige opposant la Grande-Bretagne à un État membre du
Commonwealth soit tranché par "lorgane judiciaire principal des Nations-unies"
(4).
Mais, afin de ne pas être traîné devant le prétoire
international contre sa volonté par lÉtat mauricien et craignant de perdre son
procès sur les îles Chagos, le gouvernement de Londres avait peu de temps
auparavant changé les règles du jeu.
Dès le 5 juillet 2004, il a tout
simplement modifié le contenu de la réserve à sa déclaration facultative de
juridiction obligatoire de la Cour de La Haye dans une lettre adressée au
Secrétaire général des Nations-unies. La nouvelle réserve précise en effet que
ne pourront pas être portés devant cette Haute instance juridictionnelle les
litiges qui opposent la Grande-Bretagne non seulement à un État actuellement
membre du Commonwealth mais également à un ancien État membre du Commonwealth (5).
Lobjectif avoué du gouvernement britannique est bien de
dissuader lÉtat mauricien de quitter cette institution. Pour plus de
précaution, la nouvelle réserve britannique vise à exclure de la compétence de
la juridiction de La Haye tout litige international antérieur au 1er janvier
1974, ce qui est une autre façon dexclure ipso facto de la compétence de la
CIJ le différend territorial anglo-mauricien sur les Chagos, puisque ce
contentieux remonte au 8 novembre 1965. Dès lors, il est donc bien difficile de
dire aujourdhui quand prendra fin linterminable combat de David contre
Goliath, léternel combat du pot de terre contre le pot de fer.
En vérité, les questions lancinantes et connexes relatives au démantèlement du Territoire britannique de locéan Indien et à la démilitarisation intégrale de toutes les composantes de larchipel des Chagos et, dune manière plus générale, à la création dune zone de paix dans la région de locéan Indien ne risquent-elles pas encore - pendant une période indéterminée - de défrayer la chronique dans la Communauté internationale tout entière, dans la plupart des pays riverains de cette région du monde, parmi les instances politiques dirigeantes de Port-Louis et, en dernier ressort, dans les faubourgs déshérités de la capitale mauricienne où un grand nombre de Chagossiens et de Chagossiennes survivent, depuis parfois des décennies, dans la précarité tout en caressant lespoir de revenir vivre sur leurs terres natales ou sur la terre de leurs ancêtres et notamment sur latoll de Diego Garcia, lîle principale des "Zîles-là-haut" ?
(1) Voir Oraison
(A.), "Diego Garcia : enjeux de la présence américaine dans locéan
Indien", Afrique
contemporaine, Automne 2003, pp. 115-132.
(2) Voir Procès-verbal de lAssemble générale des Nations-unies pour
lannée 2003 (A/RES/58/29).
(3) Voir
Oraison (A.), "À propos du litige anglo-mauricien sur larchipel des Chagos (La
succession dÉtats sur les îles Diego Garcia, Peros Banhos et Salomon)", RBDI,
1990/1, pp. 5-53.
(4) Voir Michel (P.),
"Hier après-midi à Londres. Commonwealth : tête-à-tête dune heure
Bérenger/McKinnon", Le Mauricien, samedi 10 juillet 2004, pp. 1 et 3.
(5) Voir Michel (P.), "Commonwealth :
Londres change les règles du jeu", Le Mauricien, jeudi 8 juillet 2004, p. 3.
(Fin)
André Oraison
|
Conclusions
La violation par les Britanniques du droit international de la
décolonisation
Linstallation dune base militaire anglo-américaine à Diego
Garcia
Le processus de création du British Indian Ocean
Territory
À propos dun éventuel retour des habitants des îles Diego Garcia,
Peros Banhos et Salomon sur leurs terres natales - 2 -
|
Le drame des populations déportées des îles Diego Garcia, Peros
Banhos et Salomon
Pour le CED : "i aport pa nou rien"
Accord politique entre les gouvernements britanniques et
américains
Grève au terminal des conteneurs
Calcior : loption pollution zéro
Jintoxique et je soigne
365 fois par an
La shalèr in bouzi
Alain Descorsier, un dangereux séparatiste ?
La location-vente pour linvestissement public
Vers des licenciements plus faciles
Des doutes sur la sincérité du budget 2005
La CFDT demande le maintien de la bonification
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Gary Victor récompensé à nouveau
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Le courrier des lecteurs du 19 octobre 2004
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