Site consacré à la littérature, à la poésie, au théâtre, à la philosophie, à l'ésotérisme, à Jehan Froissart, aux concours littéraires, à tout ce qui a trait à la création poétique et littéraire
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Je voudrais dabord remercier Patryck Froissart de me faire lhonneur de minviter à dire quelques mots lors du lancement de son deuxième livre publié à Maurice, LEloge de lOpaque Ellipse. Je me souviens du titre de son premier livre LEloge de lApocalypse, et je me suis demandé si lApocalypse serait une Opaque Ellipse ou si lOpaque Ellipse serait une apocalypse ! <o:p></o:p>
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Quoi quil en soit, la juxtaposition des termes « opaque » et « ellipse » ne doit pas intimider les lecteurs, car la réalité est complexe, opaque et lellipse est si présente dans la vie et dans les oeuvres que le non-dit, lespace entre les mots comme le disait souvent Jean Fanchette, psychanalyste et poète -- est parfois plus important que le dit. On sait que cest vrai au théâtre. Cest aussi vrai en poésie.<o:p></o:p>
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Continuité et ruptures : Lalternance de poèmes et de prose, doù peut-être le sous-titre Proème, a, semble-t-il, dérouté certains lecteurs. Ce nest pas le fruit dun pur hasard. Elle repose sur une construction minutieuse qui est faite de continuité et de ruptures. Continuité, car des mots-clés semblent assurer le lien dun texte à lautre, poème ou prose. Ainsi dans les deux premiers poèmes -- différents dans leurs structures de LEloge de lOpaque Ellipse, et le premier morceau en prose, des mots comme « plage » assurent lunité des textes.<o:p></o:p>
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Décembre agonissait mes vannes de bassan<o:p></o:p>
Son delta palpitait, vers laine de la plage, <o:p></o:p>
Orient pour ma remonte au primal Hermitage <o:p></o:p>
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Je sais en ton écume<o:p></o:p>
Alors que je menvase<o:p></o:p>
Au nombril de la plage<o:p></o:p>
De ton vert cristallin.<o:p></o:p>
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Sur la plage fondamentale, un vingt-cinq décembre, adolescent circonstanciel, enjambant les gisants, je brassais lempyrée, riant davoir perdu, dans un âge antérieur, un combat titanesque <o:p></o:p>
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Mais LEloge de lOpaque Ellipse présente également des ruptures. Sa disposition en puzzle est en affinité avec le mode de lecture qui est le nôtre aujourdhui, consistant à passer dun type de texte à un autre, et donc à mener deux ou trois lectures à la fois. Dans le livre il faudrait peut-être citer les « poèmes-journaux » dApollinaire qui datent du début du XXe siècle -- il y a quelque chose, dans ses discontinuités, qui sest certainement autorisé de lexistence et de la nature du journal au long de quelques générations. Parce que lon sait que le contemporain est habitué à ces sautes, ces ruptures, ces discontinuités, le poème capte ces éléments divers, hétérogènes comme la fait justement Apollinaire.<o:p></o:p>
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Lintertextualité : Je voudrais poursuivre ces réflexions en vous racontant une anecdote. Le peintre Georges Braque est interrogé un jour par une visiteuse à son atelier :<o:p></o:p>
« Dou vient ce bleu de la toile exposée ? »<o:p></o:p>
Braque répond non par le bleu du ciel ou le bleu des yeux bleus, mais en entraînant la visiteuse dans un angle où repose une autre toile, ancienne, où se montre le bleu en question.<o:p></o:p>
Réponse par lintertextualité, donc, par la citation. Dans ce cas, on pourrait dire par lauto-citation. Sil déçoit la questionneuse, cest pour lui rappeler lune des sources : luvre vient de luvre, et le livre vient des livres. Ne pas parler de lautre source, ce nest pas la tarir. Appelons-là lémotion, et nous pouvons nous tourner aussi vers elle.<o:p></o:p>
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Lexpérience commence avec lémotion. Le bavardage ordinaire aime à parler de choc, de réaction, et autre coup. « Ca ma fait un choc ! ». Autre incipit qui précéderait lincipit langagier.<o:p></o:p>
Mimésis du réel ou imitation dun auteur. Qui a commencé, de la poule ou de luf ? Question du cercle. Réponse : les deux.<o:p></o:p>
Or la même « chose », croit-on, qui « dans la vie » ne fait pas pleurer, parce que le temps de lévénement nest pas celui des larmes, voici quelle « étreint », quelle émeut, pourvu quelle se donne en spectacle. Tant que Margot aide sa vieille mère malade, ses yeux restent secs, mais quelle voie représentée « au théâtre ce soir » la scène même quelle « vivait » dans laprès-midi -- mais ce nétait pas en scène -- la voici qui pleure au mélodrame. La compassion requiert de la considération, de la mise en tableau. Le reste diurne devient : affection et verbe. Rêve. Et le rêve parlant unifie les deux sources.<o:p></o:p>
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Ces réflexions, dune part sur lintertextualité, le fait que luvre vient de luvre et que les livres viennent des livres, dautre part sur la création de lémotion par la représentation me sont donc venues ou revenues- à la lecture de certains textes de Patryck Froissart.<o:p></o:p>
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Comme celui qui se trouve aux pages 38-39, lauteur, à partir dune lecture /relecture dun livre Paul et Virginie , lui-même « représentation » du spectacle « de la vie », réécrit le roman. Il le dit :<o:p></o:p>
Il faut bien un jour rétablir la réalité de cette autre partie de mon roman.<o:p></o:p>
Je délivre ici lauthenticité de mon personnage littéraire spolié.<o:p></o:p>
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De quoi sagit-il ? Si Virginie est Virginie, Paul nest pas Paul, mais Domingue. Et Froissart-Domingue est le Vieillard, seul « admis dans le secret » :<o:p></o:p>
Il narrivait point ici quil ne les découvrît tout nus, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on représente la constellation des gémeaux. Alors, le dos au tronc, il les contemplait, attendri. <o:p></o:p>
Le grand jars blanc faisant le guet, le cygne marron peu à peu déniaisait loie. <o:p></o:p>
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Un beau jour, vient « un obscur capitaine ingénieur du Roi », M. de Saint-Pierre, cherchant « un havre sûr à ses jonctions réprouvables et inédites avec Madame P. » Et Domingue et Virginie indiquent au couple circonspect le leur, surveillé par Paul.<o:p></o:p>
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Dans le texte à la page 116, lauteur conclut un de ses propres poèmes par une citation, en vers, dun poème dAmin Maalouf dans son roman, Samarcande :<o:p></o:p>
Auprès de ta bien-aimée, Khayyam, comme tu étais seul !<o:p></o:p>
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Mais cest dans le texte aux pages 76-77 que les liens intertextuels se manifestent le plus clairement :<o:p></o:p>
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La statistique ( oh ! le mot vil) instruit que lhomme qui espère existe plus volontiers, et de manière plus dynamique, et par cet effet plus longtemps, que lhomme qui a ( lisez lessai du sage Harold Kaprovski, Avoir sans être, être sans avoir).<o:p></o:p>
Certes déçoit Candide qui racine entouré de navets dans son jardin.<o:p></o:p>
En quelle vacuité du devenir, en la fadeur de quel boueux hameau, bougre, aurait, inconnu, scié Julien si ne lui eût été donné le privilège de prétendre à linaccessible ?<o:p></o:p>
Oh !Lample déploiement de lêtre en le cur de Werther écrivant de Charlotte !<o:p></o:p>
Loué soit le prodige par lequel Abélard dHéloïse imprudemment séprit !<o:p></o:p>
Devant mes autels auroraux à Cassandre je fais riche oblation de roses.<o:p></o:p>
Je brandirais la pieuse banderole à Rome afin quon canonise Sherazade.<o:p></o:p>
Je monte à son pinacle à chaque aller au lit baiser vénératif la princesse de Clèves. <o:p></o:p>
Dans mes forêts de songes francs, vierge ou ribaude en la variante, Atala règne.<o:p></o:p>
Jidolâtre lillustre inspiratrice, Ellénore, Manon, Marguerite, Julie.<o:p></o:p>
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Autre exemple : à la page 84, où il est question de Robinson Crusoë et de la personne réelle qui a inspiré Daniel Defoe :<o:p></o:p>
Ainsi fut sauvé Crusoé<o:p></o:p>
La mer revient au sable après lavoir quitté :<o:p></o:p>
Décembre qui pavoise où lastre se pavane,<o:p></o:p>
Et ce chagrin qui bruine en lair gris des Palmistes <o:p></o:p>
Patient dormit Selkirk attendant les trois mâts<o:p></o:p>
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Paul et Virginie, Robinson Crusoé, Samarcande, Candide, Les Contes des Mille et Une Nuits : lintertextualité irrigue LEloge de lApocalypse.<o:p></o:p>
Les livres sont ainsi psychodégradables ! Solubles dans le souvenir ou la rêverie, ils se reproduisent et donnent lieu à dautres livres Et il y a culture là où il y a travail actif de lesprit sur lobjet qui la requis travail actif, cest-à-dire digestion, assimilation, incorporation finale <o:p></o:p>
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« Lieux heureux » : Cette promenade dun livre à lautre, dun « personnage de papier » à lautre, voilà quelle gagne, aux pages 58-59, également les lieux « réels »que lauteur semble avoir fréquentés:<o:p></o:p>
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Il est des lieux heureux aux funestes rencontres, fastes aux croisements douloureux et fortuits qui amorcent les rêveries et qui fondent les romans, propices à lenlacement des flammes dévastatrices des regards, sombrement chargés dhistoires passionnantes.<o:p></o:p>
Musarder dans les Pamplemousses, attendre aux bancs ombrés du Jardin de la Compagnie, se baguenauder dans les souks à chichas de Khan Khalili, déambuler au flot des trottoirs vespéraux du boulevards Mohamed V, espérer sur un siège indifférent dans la halle à Gillot où tant de vies ségarent, être voyeur sur le sable piétiné des Brisants, émouvoir la quamdam de la terrasse dun café bondé de Bab Boujloud, forcer les paupières pudiquement baissées aux salons de lIbn Batouta entre Tanger et Malaga circonstancient lévénement déclencheur. La suite dépend du penchant à songer.<o:p></o:p>
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Par la magie des mots, lauteur est partout à la fois, les lieux se côtoient, sentrecroisent. Les frontières deviennent étanches. Le texte redessine une autre topographie, imaginaire, des lieux. Le Maroc voisine avec lîle de la Réunion. Lauteur se sent pousser des ailes :<o:p></o:p>
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Foin de toute herbe folle :<o:p></o:p>
Un brin de poésie<o:p></o:p>
Suffit pour que je vole<o:p></o:p>
Aux steppes de lAsie.<o:p></o:p>
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Mais pourquoi lauteur est-il si intensément satisfait par le simple fait dêtre ailleurs ? Parce quon est amené à y être plus attentif. Laltérité renouvelle lattention. Et on voit lurgence de la poésie dans un monde où notre défaut, le défaut le plus partagé est le manque dattention.<o:p></o:p>
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« Méprise » : Lexpérience poétique est un prendre-pour, prenant a pour b, non par erreur mais plutôt à la faveur dune brève illusion, pour une transformation résolue, changeant lerreur en ressort. Autrement dit : une méprise ou un risque de mépriseest changée en prise par lopération dun poème. La vigilance poétique et la ferveur poétique favorisent le malentendu. Elles jouent avec lerreur perceptive, ou « illusion des sens » -- prenant volontiers le nuage pour le troupeau --, mais pour changer la méprise en une vérité possible.<o:p></o:p>
Des exemples de cette « méprise » abondent dans LEloge de lOpaque Ellipse :<o:p></o:p>
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Et le roulis des rues me porte en son lit, sûr. (p. 46)<o:p></o:p>
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Des lacs de ses cheveux quelle me pende aux poutres<o:p></o:p>
Quau lac de sa prunelle elle engouffre mon boutre (p.96)<o:p></o:p>
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Il faudrait souligner la part de la sensualité dans LEloge de lOpaque Ellipse :<o:p></o:p>
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Quand dans Son lit dylang je me dégangue et vangue,<o:p></o:p>
Sombrent le glas des nuits et leurs grimaces pâles<o:p></o:p>
A mes vitres natives,<o:p></o:p>
Hargneuses.<o:p></o:p>
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Mais je terminerai sur une note personnelle. Je mintéresse depuis quelque temps à deux des plus grandes aventures interculturelles de lHumanité : en Chine, sous la dynastie des Tang ( 7e-10e siècle), la plus prestigieuse de lhistoire de la Chine, et en Andalousie (Espagne) du 7e au 15e siècle, la plus grande rencontre des hommes et des cultures du Moyen Age. Et je dois dire que jai été agréablement surpris de trouver des accents de cette deuxième aventure dans LEloge de lOpaque Ellipse. Dans le texte à la page 24 il sagit dun véritable récit en prose où Ibn Rachid, sen revenant de la grande mosquée omeyyade de Cordoue, heurte un passant et apprend à le connaître :<o:p></o:p>
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Il me prit à son bras lorsquil rendait visite. Quil fût flanqué soudain dun compagnon nazaréen ne surprenait point dans la médina transitaire où se côtoyaient les lecteurs des trois Livres, où se mêlaient sans heurts hauts dignitaires musulmans et dhimmis innombrables <o:p></o:p>
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