• Les parlers du pays de Froissart


     Dictionnaire amoureux des langues

    Ch’tis (Bienvenue chez les)
    La croustillante pochade de cinéma qui porte ce titre a attiré l’attention, en 2008, sur un parler du nord du pays qui intéresse depuis longtemps les linguistes. Les savants et philologues locaux les plus dignes ou les plus timides ont sans doute été effarouchés d’entendre un énorme éclat de rire tonitruer sur ce que leurs austères recherches recouvrent d’un voile de respectable sérieux. Le ch’ti, ou chti, abréviation de chtimi, est en fait une des formes du picard. Celles-ci, assez nombreuses et diverses bien que ces différences ne fassent pas obstacle à la compréhension, sont attestées de Maubeuge à Boulogne en passant par Saint-Quentin, Beauvais, Amiens, Bruay-en-Artois et Béthune, ainsi que d’Ath à Arras en passant par Mons, Valenciennes, Denain, Cambrai, Tournai, Mouscron, Tourcoing, Roubaix et Lille, avec des indentations au-delà de ces points. Cela recouvre les départements du Nord (sauf la frange de la région de Dunkerque, où se parle une des formes du flamand), du Pas-de-Calais, de la Somme, une grande partie du nord de l’Oise, de l’Aisne, de la Seine-Maritime, et, pour ce qui concerne la Belgique, la plus grande partie de l’ouest du Hainaut, ainsi que de petites zones du Brabant, du Namurois et des Flandres. Enfin, en Allemagne, le picard était encore parlé, au début des années 1980, dans le « hameau picard » de Friedrichsdorf-am-Taunus.

    Des formes du picard apparaissent déjà dans les fameux Serments de Strasbourg (842), première attestation écrite du français, où le p entre deux voyelles est passé à v comme dans savir, et où le au du latin est devenu o. On retrouve ce trait un peu plus tard dans un autre des textes considérés comme notant une des formes les plus anciennes du français, la Cantilène de sainte Eulalie (880), séquence hagiographique poético-musicale sur une vierge martyre, qui contient aussi, à côté de cose « chose », un autre trait picard dans diaule « diable », encore vivant aujourd’hui (Dawson 2005, p. 6). Quelques siècles plus tard, au Moyen Âge, la langue écrite franco-picarde, dont se servaient les Arrageois Jean Bodel (début du XIIIe siècle) et Adam de la Halle (seconde moitié du XIIIe siècle), ainsi que le ou les auteurs picards anonymes de la gracieuse chantefable Aucassin et Nicolette (première moitié du XIIIe siècle) et le Valenciennois Froissard (1337-1405), jouissait d’un prestige et d’une popularité qui allaient au-delà de ses limites territoriales. Longtemps, le picard est demeuré une des grandes langues néo-latines sur la base desquelles s’est formé ce qui est aujourd’hui le français.

    Mais, dès le milieu du XIIe siècle, le français de Paris l’emportait en prestige, et les formes picardes pouvaient être brocardées comme régionales, ainsi que l’attestent, en 1180, les vers pleins d’amertume de Conon de Béthune (Chansons III, vers 8-14) reprochant à la reine et à son fils de l’avoir repris, pour ses dialectalismes picards, à la cour de Champagne, linguistiquement très proche de celle de Paris, avec laquelle elle fusionnera politiquement au début du XIVe siècle par le mariage de Jeanne de Champagne avec Philippe le Bel.

    Ainsi, les choix politiques privilégièrent le dialecte d’Île-de-France, dans lequel le franco-picard finit par se fondre, tandis qu’au sud du pays, l’autre grande langue dominante, l’occitan, perdait elle aussi sa primauté, dans le sillage du rattachement du Languedoc à la couronne de France après la croisade contre les Albigeois au XIIIe siècle. Cependant, les parlers picards sont toujours vivants, notamment ceux de Lille, de Douai, de Valenciennes, de Bruay, par exemple, et une originalité du picard est qu’ils ne le sont pas moins dans les villes que dans les campagnes. En outre, le picard est illustré par une littérature écrite, ce qui constitue un autre trait original par rapport aux dialectes et patois en général. Les Satires picardes dues à Hector Crinon, homme du Vermandois, illustrent une langue puissamment évocatrice, le P’tit Quinquin du Lillois Alexandre Desrousseaux est célèbre dans tout le Nord, et le poète Édouard David chante, entre autres, les lieux pittoresques d’Amiens.

    Comme toutes les langues que n’a pas unifiées une normalisation promouvant une forme supradialectale, le picard présente une grande variété de parlers. Ainsi, l’amiénois a oai et oé au lieu de ce qui s’écrit en français « ai » et « oi », d’où foaire « faire », boére « boire » ; d’autre part, alors qu’à l’ouest la voyelle finale -é tend à s’ouvrir en -è comme dans cantè « chanté », ou même en -a, à l’est d’Amiens, au contraire, elle tend à se fermer en -i comme dans étringi « étranger » ; et dans divers lieux, dont le quartier Saint-Leu d’Amiens, le « -in » final du français est un -an, comme dans van « vin ». Éch jornal picard (« Le journal picard ») Ch’Lanchron (« Le Chardon »), dont le siège est à Adville (Abbeville), présente soit des sujets généraux, soit des chroniques sur les événements privés heureux ou tristes, soit, dans un liméro éspécial (« numéro spécial »), les oeuvres poétiques de ses lecteurs en picard, souvent dans un des parlers du Vimeu et du Ponthieu qui ont, au lieu du a français, soit un o comme dans l’Amiénois, soit un eu, d’où cot ou keut pour « chat » ; dans ces parlers, en outre, eu se rencontre aussi là où le français présente « -er » et « -ez », notamment dans la conjugaison : guernieu « grenier », os mingeuz « vous mangez », le in qui correspond au « en » du français étant un trait de la plupart des parlers picards : un ami lillois qui m’offrait il y a quelques années un de ses livres me le dédicaçait amitieusemint.

    Précisément, les parlers du Nord et du Pas-de- Calais regroupés sous le nom de chtimi partagent beaucoup de traits aussi bien avec l’amiénois qu’avec le hennuyer dont il est question plus bas. Dans ceux des parlers du Nord qui sont situés plus au sud et surtout plus à l’ouest, c’est-à-dire en Arrageois, Audomarois, Boulonnais, Calaisis, Ternois, on note une tendance à la diphtongaison des voyelles, d’où par exemple j’eï acateï « j’ai acheté ». Les parlers des terres accueillantes du Vermandois et de la Thiérache, où sont sertis de magnifiques châteaux et églises, ont quelques traits en commun avec l’amiénois, dont le « -u » qui correspond au « -eu » d’autres régions : l’équivalent de je veux y est èj vu.

    Mais en général, ces parlers ressemblent moins à ceux de l’Amiénois qu’à ceux du Hainaut de Valenciennes et, en Belgique, de Tournai : au tch et au dj amiénois, que l’on retrouve dans une partie du Nord, notamment Roubaix et Tourcoing, correspondent k et g, d’où kère « tomber », maguète « chèvre », au lieu de l’amiénois tchère (le français classique avait choir) et madjète ; d’autre part, au français « o » répond en hennuyer un « ou », d’où cou « coq », et au lieu des formes amiénoises ch’étoét, ou coi, guernouille, minger, nuit, on trouve ici ch’étot « c’était », ou co « à l’abri », guernoule « grenouille », mingi « manger », nut « nuit ».

    Certains appellent rouchi l’ensemble du picard. Ce terme, forme écourtée du mot drouchi, qui équivaut au français de droit ici, est réservé par d’autres comme désignation du seul parler picard de la région de Valenciennes. C’est là le choix de Jean Dauby. La désignation chtimi ou chti n’a pas l’agrément de ce spécialiste du rouchi, qui écrivait dans son Livre du « rouchi », publié en 1979 (p. 12) :

    « Depuis quelque temps, on a vu apparaître des autocollants marqués CHTI ou CHTIMI. Dans le Pas-de-Calais en particulier, certains affirment parler “chtimi”. Voilà un mot à mettre à l’index. Il a, semble-t-il, été inventé pendant la Première Guerre mondiale par des “poilus” qui n’étaient pas de chez nous, et qui désignaient ainsi leurs camarades nordistes, à partir de quelques mots de leur parler : “Ch’est ti, ch’est mi.” Ce mot, dès sa création, était ironique, et fut vite péjoratif: les gars du Nord étaient mal dégrossis, lourds, et baragouinaient un patois sans grâce. Si “rouchi” est sorti d’une confusion, “chtimi” est né d’une dérision. Pour les Parisiens, ce terme accompagne une image de marque à dominante de brouillard, de ciel gris et des pavés de “l’enfer du Nord”. »

    Du rouchi, en revanche, Jean Dauby écrit (ibid.) :

    « Le “rouchi” se trouve être en position avancée, presque à la frontière du wallon. On trouvera, dans une aire restreinte, des phénomènes linguistiques intéressants. De plus, il possède, depuis un siècle, une littérature parfois largement diffusée : les oeuvres de Jules Mousseron, en divers recueils et ouvrages, ont été distribuées à plus de 125 000 exemplaires ; Émile Morival, René Ducorron ont eu des dizaines de milliers de lecteurs. Et cela a contribué à conserver ce patois. »

    Il est certain que la notion de rouchi n’évoque rien de comparable à ce qu’évoque le mot chti. Rouchi n’a pas les connotations assez négatives que, pour le public non informé (l’énorme majorité), le mot chti possède, ou du moins qu’il possédait, en France, jusqu’à mars 2008. De là, entre autres intentions, le propos du film Bienvenue chez les Ch’tis, sorti à cette date : faire connaître et apprécier, par-delà les préjugés têtus, le nord de la France, sa population et sa langue. Le succès phénoménal de ce film, qui a suscité un nombre d’entrées en salle parmi les plus élevés de l’histoire du cinéma, est, dans une large mesure, lié à la langue des dialogues, en particulier aux quiproquos qu’elle produit dans l’échange avec les francophones d’autres régions, qui, souvent, ne la comprennent qu’imparfaitement. Ainsi, au début de ce film, le nouveau directeur du bureau de poste, à peine arrivé de Marseille, est installé par l’employé de la poste dans un appartement vide, et demande à cet employé pourquoi l’ancien directeur est parti avec les meubles :

    — l’employé : bé ch’est pt-êt les chiens.
    — le directeur : quels chiens ?
    — l’employé : les meubles !
    — le directeur : pourquoi donner ses meubles à des chiens ?
    — l’employé : ben non, les chiens, ch’est pô eux qu’y sont partis avec !
    — le directeur : ben pourquoi il les a donnés ?
    — l’employé : ch’étot les chiens !
    — le directeur : les chiens, vous dites ?
    — l’employé : les chiens !
    — le directeur : ah ! Les siens, pas les chiens, les siens !
    — l’employé : ouais, les chiens, comme chats !
    — le directeur : les chiens, les chats, mais putain, tout le monde parle comme vous ici ?

    Avec l'aimable autorisation des éditions Plon et Odile Jacob, 2009.







    Dictionnaire amoureux des langues
    Claude Hagège

    éd. Plon, Odile Jacob
    738 pages
    25 €
    163,99 FF

     
    <script language="javascript"><!-- if (top.frames.length == 0) { // bout1 = "<a target='_blank' href="http://www.chapitre.com/module/search/Default.aspx?source=neuf&cat=livres&donnee_appel=CHAPEXPRLIEN&titre=Dictionnaire amoureux des langues&auteur=Hagège" mce_href="http://www.chapitre.com/module/search/Default.aspx?source=neuf&cat=livres&donnee_appel=CHAPEXPRLIEN&titre=Dictionnaire amoureux des langues&auteur=Hagège" title='Achetez'><span class='pttxtrg'>Achetez ce livre<br>avec Chapitre.com</span></a></td><tr><td><img src="/img/common/1pixel.gif" mce_src="/img/common/1pixel.gif" width='1' height='20'></td></tr>" bout1 = "<a target='_blank' href="http://www.chapitre.com/module/search/Default.aspx?reference=2259204090&donnee_appel=CHAPEXPRLIEN" mce_href="http://www.chapitre.com/module/search/Default.aspx?reference=2259204090&donnee_appel=CHAPEXPRLIEN" title='Achetez'><span class='pttxtrg'>Achetez ce livre<br>avec Chapitre.com</span></a></td><tr><td><img src="/img/common/1pixel.gif" mce_src="/img/common/1pixel.gif" width='1' height='20'></td></tr>" bout2 = "<tr><td align='left' width='116'><a href="http://www.aligastore.com/partenaires/lexpress/lexpress.php3?GENCOD=&TITRE=Dictionnaire amoureux des langues&AUTEUR=Claude Hagège&ISBN=2259204090&EDITEUR=CALMANN-LEVY&COLLECTION=&PRIXEDIT=&NOCOLL=&DATEPARUTION=&DEPARTEMENT=" mce_href="http://www.aligastore.com/partenaires/lexpress/lexpress.php3?GENCOD=&TITRE=Dictionnaire amoureux des langues&AUTEUR=Claude Hagège&ISBN=2259204090&EDITEUR=CALMANN-LEVY&COLLECTION=&PRIXEDIT=&NOCOLL=&DATEPARUTION=&DEPARTEMENT=" title='Réservez'><span class='pttxtrg'>"; bout3 = "Réservez ce livre<br>en librairie avec Aligastore.com</span></a></td><td><a href="http://www.aligastore.com/partenaires/lexpress/lexpress.php3?GENCOD=&TITRE=Dictionnaire amoureux des langues&AUTEUR=Claude Claude&ISBN=2259204090&EDITEUR=CALMANN-LEVY&COLLECTION=&PRIXEDIT=&NOCOLL=&DATEPARUTION=&DEPARTEMENT=" mce_href="http://www.aligastore.com/partenaires/lexpress/lexpress.php3?GENCOD=&TITRE=Dictionnaire amoureux des langues&AUTEUR=Claude Claude&ISBN=2259204090&EDITEUR=CALMANN-LEVY&COLLECTION=&PRIXEDIT=&NOCOLL=&DATEPARUTION=&DEPARTEMENT=" title='Réservez'><img src="/img/common/petit_ok.gif" mce_src="/img/common/petit_ok.gif" border='0'></a>"; document.write (bout1 + bout2 + bout3); }; // --></script> Achetez ce livre
    avec Chapitre.com
    Réservez ce livre
    en librairie avec Aligastore.com
    Tous les articles sur

    Claude Hagège

    Critique
    Dictionnaire amoureux des langues
    07/05/2009

    Les extraits
    documents
    par auteurs : 

    A  B  C  D  E  F  G  H  I  
    J  K  L  M  N  O  P  Q  
    R  S  T  U  V  W  X  Y  Z  

    Tous les extraits
    par date

     Envoyer à un ami
     Imprimer

    <script language="javascript"><!-- function va_recherche(){ if (document.recherche.typeT.value == ''){ alert("champ vide"); return; } else{ document.recherche.submit(); } } function go_recherche() { document.rechercheAvancee.submit(); } // --></script>
    Recherche


     
     
     
    Recherche  avancée
     




    La librairie Lire.fr
    Achetez en ligne les guides et hors-série de Lire.




    Tous les livres, même les introuvables
    Recherche rapide :

    20 millions de livres
    700 000 en stock
    expédition immédiate



    Réalisé par Fluxus 
    En bref - Agenda littéraire - Livres - Palmarès - Extraits - Ecrivains
    Dossiers - Lexpress.fr - Lexpressmail - Partenaires - Publicité - Contacts - Plan du site

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :