• Le Mauricien du 16 juin 2006

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    Dans les secrets de l'ellipse

     

     

    Lire le dernier recueil de Patryck Froissart, L'éloge de l'opaque ellipse, est un exercice exigeant, qui invite autant à se laisser voguer au gré et au chant des mots… qu'à amortir son dictionnaire de français. Et si le lecteur parfois s'agite à l'idée de n'avoir pas l'esprit assez alerte pour saisir la portée d'une référence à un moment, le plaisir d'y revenir n'en sera que plus grand avec de nouvelles dispositions.

    En soi, L'éloge de l'opaque ellipse dépasse le simple jeu de mots qui réfère au précédent recueil (L'éloge de l'Apocalypse). La première ellipse à la lecture de ces textes pourrait d'ailleurs être ce que chaque lecteur omet d'y voir la première fois. Aller et revenir à cette lecture - à l'instar de l'auteur qui va et vient entre la prose et la forme versifiée, entre la plus classique des ballades et le poème minimaliste - devient à la fois un jeu et une découverte continus aux aspects les plus divers, une sorte de corne d'abondance, dont chaque strophe, poème ou texte en prose serait un fruit.

    Comme l'a démontré Issa Asgarally lors du lancement à l'Alliance française, les références sont nombreuses, tant à Villon, qu'à un certain Jean Froissart, poète du XIVe siècle, à Samarcande, Robinson Crusoé, Paul et Virginie, à la littérature nord-africaine, voire asiatique. L'auteur avoue avoir appris récemment que le poète contemporain Francis Ponge avait lui aussi utilisé le terme "proème" dans Le Parti-pris des Choses. Il s'est pour sa part davantage référé à la poésie épique.

    Dans la forme syntaxique, les tournures de phrases et le caractère exalté des textes font penser à La Chanson de Roland, voire même à L'Illiade. Ceci est valable autant pour les textes en prose que ceux en vers, qui se succèdent du début à la fin.

    Ce "proème", qui est débarrassé de toute forme de rupture, telle que des titres ou parties, fonctionne certes à la manière du miroir binaire, grâce à cette alternance de vers et de prose, mais il se révèle, finalement comme un miroir kaléidoscopique où se renvoient et se reflètent, de multiples façons, tout ce qui peuple l'imaginaire d'un auteur.

    Patryck Froissart se donne tous les droits devant la page blanche, dit-il. Le droit d'écrire ou de décrire par exemple une sensualité bouillonnante qui ne lésine pas sur les métaphores et les variations formelles, pour dire tout ce que femme lui évoque. Cet imaginaire généreux témoigne aussi d'un art de l'observation qui sait être introspectif. L'auteur explore son ressenti autant que l'objet de ses préoccupations et les situations qui affleurent au détour du souvenir d'un moment. L'homme, tout animal et spirituel qu'il soit, semble exprimer ici des désirs, des nostalgies, des sensations de dégoûts ou de mépris parfois, et des jouissances merveilleuses le plus souvent.

    Ce livre propose, en fait, un voyage dans l'intimité autant que dans les pays que l'auteur a connus en habitant plus qu'en visiteur. La forme prosaïque laisse transparaître encore quelque fois le caractère exutoire, qui est très présent dans le premier recueil, cette révolte adolescente dont Patryck Froissart voulait se débarrasser. Cette errance dans le temps et l'espace explore cependant avec une constance et un bonheur minutieux, la nature, le monde végétal et animal que lui suggèrent les îles tropicales. Ses patries poétiques, là où se déchiffre l'ellipse du renaître.

    Dominique Bellier

     

     

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