• ENA MENSUEL

     

    La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

    NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

     

     

    POLITIQUE ET LITTERATURE

     

    AU MOYEN AGE

     

    par Michel ZINK

     

     

     

    Appliquer au Moyen Âge le mot politique et le mot littérature est un anachronisme. L’un et l’autre, au demeurant peu employés, ont un sens bien différent de celui que nous leur donnons aujourd’hui. Cependant, les réalités que désigne le sens moderne des deux mots n’en existaient pas moins, pour autant que des réalités de cet ordre puissent exister sans être pensées en tant que telles. Bien plus, on peut soutenir que la littérature du Moyen Âge – c’est-à-dire notre littérature à sa naissance – s’est nourrie du politique et a été modelée par lui plus que celle de beaucoup d’autres époques.

     

     

    Pourquoi le Moyen Âge chrétien a-t-il recopié, lu, étudié, imité les œuvres de l’Antiquité païenne ? L’Église aurait pu l’interdire. Pourquoi ceux qui avaient le monopole de l’écriture, les clercs (mot qui désigne de façon indissociable un homme d’Église, un homme qui sait lire et écrire et un homme qui sait le latin), ont-ils assez vite utilisé leur compétence pour transcrire des œuvres composées dans les jeunes langues romanes, nées aux alentours du IXème siècle sur les débris du latin parlé ? Dans d’autres civilisations, la langue ancienne, sacrée et savante est restée pendant des siècles la seule langue écrite, alors même que des dialectes vernaculaires étaient seuls utilisés dans les échanges quotidiens et étaient porteurs d’une poésie riche et vivante.

     

    SURVIE DES LETTRES ANTIQUES, NAISSANCE DES LETTRES ROMANES : DEUX EFFETS D’UNE VOLONTÉ POLITIQUE

     Dans les deux cas, c’est l’effet d’une volonté délibérée, que l’on peut dire politique parce qu’elle a été un geste d’autorité et parce qu’elle visait à la réalisation d’une certaine idée de la société chrétienne, de ses valeurs et de ses besoins. Le débat sur la légitimité des belles-lettres antiques au regard de la foi est né dès l’Antiquité chrétienne, a parcouru tout le Moyen Âge et s’est prolongé jusqu’au cœur du XIXème siècle. Mais, malgré les hésitations, malgré les efforts sans cesse renouvelés des rigoristes pour rejeter dans l’oubli l’ensemble de la culture païenne, la solution proposée par saint Jérôme et saint Augustin a été dans l’ensemble retenue : l’étude des lettres antiques est une propédeutique nécessaire à celle du texte sacré. C’est parce que l’Eglise s’est ralliée à cette position que la littérature latine classique est parvenue jusqu’à nous. Nous ne la connaissons, pour l’essentiel, que par les manuscrits médiévaux qui l’ont inlassablement recopiée. Au VIème siècle, Cassiodore institue dans les monastères l’usage de recopier les auteurs anciens profanes. C’est à lui que nous devons de les connaître. C’est ainsi que, sans attendre la Renaissance, l’histoire culturelle du Moyen Âge est faite de renaissances successives, d’une redécouverte permanente, d’une méditation constante des lettres antiques à la lumière de la foi chrétienne.

    Quant à la prise en considération des jeunes langues vernaculaires par les clercs et à leur rapide accession au statut de langues écrites, elle est d’abord une réponse du pouvoir spirituel et temporel aux exigences de l’éducation des fidèles et de l’encadrement du peuple de Dieu. Où trouve-t-on la première allusion à une langue française distincte du latin ? Dans un canon du concile de Tours, en 813, incitant les évêques à prêcher « dans la langue des paysans, française ou allemande » (in rusticam gallicam linguam aut thiotiscam). Quels sont les plus anciens textes écrits dans cette langue ? Des séquences liturgiques, des poèmes hagiographiques, des sermons. Quand, à la fin du XIème siècle, la poésie romane connaîtra un soudain et extraordinaire épanouissement qui consacrera son autonomie au regard des modèles latins et religieux, la voie sera frayée pour qu’elle prenne de plein droit sa place dans la culture de son temps et pour que certains clercs s’y consacrent sans réticence.

    Chacun le sait : le plus ancien texte écrit en « français » est, sans le moindre détour par le religieux, un texte politique au sens le plus commun du terme. Ce sont les fameux serments de Strasbourg de 843. Pourquoi Nithard, chroniqueur, mais aussi acteur des événements, conseiller et chef militaire de son cousin Charles le Chauve (il était lui aussi un petit-fils de Charlemagne, né des amours de sa fille Berthe et du poète Angilbert), a-t-il inséré dans sa chronique latine les termes mêmes des serments in gallica et thiotisca lingua, comme aurait dit trente ans plus tôt le concile de Tours ? Parce que prêter serment en langue vulgaire était une originalité si remarquable qu’il valait la peine de la préserver ? Par scrupule juridique et pour garder trace de la lettre même des serments ? Quoi qu’il en soit, ce document politique n’est pas un texte littéraire. Il témoigne de l’émergence d’une langue, non de la rencontre entre pratique poétique et pratique politique.

     

    POLÉMIQUE, POLITIQUE, POÉTIQUE

    Or cette rencontre est constante dans la littérature médiévale, au point qu’il est impossible de tenter ici un inventaire de ses occurrences. Elle joue, par exemple, un rôle décisif là où l’attend le moins : dans la poésie des troubadours. Une poésie d’amour, certes – combien originale et recherchée. Une poésie qui s’inscrit dans un jeu social sur tout l’espace des cours méridionales, et bien au-delà, jusqu’en Catalogne ou en Castille, en Lombardie ou en Sicile, au point qu’il n’est presque aucune de ces milliers de chansons qui ne soit une réponse ou un écho à une autre chanson – et ce jeu a en lui-même une dimension politique. Mais aussi, à la lettre, une poésie qui fourmille d’allusions ou de prises de position politiques directes et qui cultive avec prédilection le genre polémique du sirventès, si bien que l’on peut suivre dans les chansonniers (anthologies manuscrites de chansons) les tribulations de la maison de Provence, les démêlés d’Henri II Plantagenêt et de ses fils, les rivalités autour du royaume de Sicile. Âcreté du trait, travestissement transparent des personnages, allusions perfides, accusations, réponses : la virtuosité du vers répand son sel sur la plaie des conflits, le pamphlet transcende l’événement particulier en en tirant une leçon générale, profonde ou paradoxale, portée par le souffle de la poésie.

    Jusqu’à la fin du Moyen Âge, le lyrisme mêlera curieusement érotisme et politique. Les chansons qui appellent à la croisade sont bien souvent des chansons d’amour. Au temps de la guerre de Cent ans, le vieux genre lyrique de la pastourelle (un chevalier et une bergère…) reprendra du service pour être chargé d’un message politique sous la plume de Froissart et plus tard lors des conflits franco-bourguignons.

    Dès auparavant, et en marge du lyrisme, lorsque se développe au XIIIème siècle une poésie récitée édifiante ou satirique qui, à partir du témoignage personnel du poète, prend volontiers le ton de la confidence ou de la confession, non seulement l’engagement moral d’une telle poésie peut avoir des implications politiques générales, par exemple à travers la revue des états du monde, transposée des sermones ad status, mais encore ceux qui la pratiquent la mettent au service de causes particulières. Ainsi, Rutebeuf, grand pourfendeur des Ordres mendiants, semble avoir été le pamphlétaire stipendié des professeurs séculiers lors du grand conflit qui a agité l’université de Paris dans les années 1250 et qui a impliqué aussi bien le roi de France que plusieurs papes successifs. Ce ton querelleur et personnel définit une figure du poète qui marquera longtemps les lettres françaises. Rutebeuf n’a-t-il pas été dit « le premier des poètes maudits » ?

    Et il serait facile – trop facile et trop général – de rappeler les positions idéologiques impliquées ou explicites dans les chansons de geste : les Croisades et la reconquista, la légitimité royale et le droit féodal (la littérature médiévale dans son ensemble est extrêmement intéressée par les questions juridiques). Que la chanson de geste se prêtait à la propagande, on le sentait si bien qu’on a utilisé cette forme pour relater l’épopée contemporaine, et non plus carolingienne, des croisades et que la première de ces chansons du « cycle de la croisade », la Chanson d’Antioche, a inspiré à son tour la violente et superbe Chanson de la Croisade albigeoise en langue d’oc, dont, curieusement, la première partie est favorable aux croisés et la seconde aux méridionaux.

     

    MIROIRS DES PRINCES

    Le prince s’entoure d’écrivains. Boèce, pour son malheur, est auprès de Théodoric, Alcuin de Charlemagne. Le pape et les rois recueilleront les avis de Bernard de Clairvaux. Des théologiens, des philosophes, des poètes, des grammairiens, dont l’œuvre est hors du champ du politique, mais qui espèrent influer sur lui – et de fait la « renaissance carolingienne » doit beaucoup à Alcuin. À la fin du Moyen Age, c’est l’inverse : les conseillers du prince, qui sont avant tout des juristes et des hommes politiques, écrivent dans le champ de leurs compétences : Philippe de Mézières, Evrard de Trémaugon. C’est l’heure, à la cour de France, d’une littérature politique à laquelle s’adonnent même ceux dont ce n’est pas le métier : Christine de Pizan, le chancelier Gerson. Tout au long du Moyen Âge, on écrit des traités destinés à former les princes à leurs devoirs : les Miroirs des princes.

    Mais, à y regarder de près, une bonne partie de la littérature de fiction se veut elle aussi miroir pour les princes ou pour les nobles. Le roman, genre à lire devant le public restreint du château et dont le modèle est toujours celui du roman d’éducation, propose des enseignements de morale chevaleresque, de bon gouvernement, de vie spirituelle, voire d’étiquette et de bonnes manières, à l’usage des hommes de pouvoir : apprentissage de Perceval, générosité princière innée chez Lancelot, que révèle et commente un passage célèbre du roman en prose, enseignements au jeune chevalier, ou plus tard passages entiers de Valère Maxime glosés par son traducteur qu’Antoine de La Sale recopie dans son Jehan de Saintré, pourtant bien ambigu. C’est une tendance qui s’accentue à la fin du Moyen Âge. Préparer le prince à gouverner : cette préoccupation, qui sera si importante à l’âge classique, est de plus en plus présente. C’est sans doute le signe d’une attention plus spécifique à la chose politique – comme aussi, dans un tout autre registre, les farces mettant en scène les états du royaume. Il n’est pas certain que la littérature y gagne beaucoup.

    Nous pardonnera-t-on ce parcours cavalier et sinueux, ses longueurs et ses oublis ? Quoi ! Pas un mot des chroniques, de leur utilisation politique et de celle des romans biographiques ou familiaux à prétention historique, de Guillaume le Maréchal ou Fouke le Fitz Waryn dans le vieux monde anglo-normand à Mélusine, dont au même moment deux descendants des Lusignan font écrire l’histoire, le duc Jean de Berry en prose, le seigneur de Parthenay-Larchevêque en vers !

    C’est vrai, mais l’oubli majeur n’est pas là. L’œuvre la plus sublime du Moyen Age occidental est née d’un accident politique – un changement de majorité municipale, un exil – et est nourrie de personnages et d’événements qui l’enracinent au plus intime et au plus particulier de la politique de son temps, alors qu’elle est la mise en scène du destin de l’homme et de l’appel de Dieu. Non pas une poésie au service de la politique, mais la misérable petite chose qu’est la politique transmuée, comme du plomb en or, pour donner naissance à la Divine Comédie.

     

    Michel ZINK

     

    de l’Institut

    Professeur au Collège de France

     

     

    SOMMAIRE

     

    Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

     

    Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

     

     Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

     

    Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

     

    Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

     

    Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

     

    La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

      

    Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

     

    Le paradis de Retz - Michel BERNARD

     

    Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

     

    Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

     

     Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

     

    Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

     

    La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

     

    Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

     

    Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

     

    Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

     

    Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

     

    Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

     

    Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

     

    Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

     

    Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

     

    Aron notre maître – Christian SAVES

     

    Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

     

     

     

     

     copyright : ENA Mensuel, AAEENA


     


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