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    société lundi2 mars 2009

    Ménopause, un autre monde

    Par Marie-Christine Petit-Pierre

    Dans de nombreuses sociétés, la fin des règles est associée à une libération. Les femmes y ressentent beaucoup moins ses symptômes

    «Raides, fragiles, courbées, ridées et apathiques elles traversent en trébuchant leurs dernières années. […] Femmes désexuées, elles passent dans la rue sans qu’on les remarque et remarquent peu de chose elles-mêmes. […] La douleur de l’alcoolisme, de la toxicomanie, du divorce et des foyers brisés par ces femmes instables privées d’œstrogènes ne pourra jamais être racontée.» De qui s’agit-il? Des femmes ménopausées, événement qui se produit en moyenne autour des 50 ans. Madonna et autres fringantes «quinqua» apprécieront le portrait sans concession de leurs contemporaines!

    Entre folie et peste

    De quand date ce texte? De 1966. Il a été écrit par un gynécologue américain, Robert Wilson, dans un article précédant la parution de son livre, Feminine Forever en faveur du traitement hormonal de la ménopause. Un précurseur… A la même époque, dans l’Irlande rurale, on pense que la ménopause peut rendre folle, si bien que, vers 45 ans, certaines femmes se confinent au lit pour attendre la mort. Un peu plus tard, en 1969, oui une année après 68, le psychiatre américain David Reuben résume de façon lapidaire le rôle social de la femme ménopausée dans son best-seller Tout ce que vous vouliez savoir sur le sexe: «Ayant épuisé leurs ovaires, elles ont épuisé leur utilité en tant qu’être humain.» On ne saurait être plus élégant.

    En 1975, Anne Denard-Toulet, médecin français, ne voit pas l’arrêt de la fonction reproductive féminine sous un meilleur jour. Pour elle, scientifique, la ménopause c’est «la peste, puisqu’il faut l’appeler par son nom».

    Ces exemples, donnés par Daniel Delanoë, psychiatre et anthropologue français, dans un article sur la ménopause vue comme un phénomène culturel1, illustrent la manière négative dont ce passage de la vie des femmes est vécu en Occident. Une vision que ne partagent de loin pas toutes les cultures. Ce qui n’est pas sans incidence sur les symptômes de la ménopause. Différentes études montrent en effet que dans les sociétés qui valorisent la femme ménopausée, ce passage se passe sans les inconvénients physiques ou psychologiques qui nous semblent inévitables.

    Alors que notre époque assimile de plus en plus l’arrêt de l’activité hormonale à une maladie, Daniel Delanoë propose de l’envisager, non pas comme un fait biologique, mais plutôt comme un fait social.

    Accomplissement social

    Dans certaines cultures, la ménopause est un moment d’accomplissement social et, parfois, amoureux. Ainsi en va-t-il chez les Indiens Mohave. «Pendant et après la ménopause, la femme Mohave continue à rester dans le courant de la vie, ses mains pleines de travail, sa maison pleine de petits-enfants, sa tête pleine de la sagesse de l’expérience, ses bras souvent pleins d’un jeune mari ou d’un amant, son œil rayonnant, sa langue prompte à la répartie et pas du tout gênée de flirter avec un homme assez jeune pour être son petit-fils», décrit le psychanalyste et anthropologue franco-américain George Devereux en 1950. Dans cette ethnie, les femmes ménopausées sont considérées comme de meilleures épouses que leurs cadettes.

    Le sang spirituel

    Chez les Indiens mayas, la ménopause est également une période bienvenue. Les femmes sont libérées des tabous et restrictions liés aux menstruations, un point commun à de nombreuses cultures. La ménopause est l’étape nécessaire qui leur permet d’accéder à un statut de guide spirituel et à un pouvoir chamanique. Leur revient alors la responsabilité de soigner les membres de leur communauté. Pour les Mayas, le sang menstruel, source de vie, devient chez les femmes ménopausées, donc capables de retenir ce flux, un sang spirituel qui leur donne la sagesse, explique Dixie Mills, spécialiste du cancer du sein aux Etats-Unis. Elle remarque que les femmes de ces communautés ne souffrent pas des symptômes traditionnels de la ménopause: bouffées de chaleur, insomnies, changement d’humeur, dépression et même ostéoporose.

    On retrouve ce gain de pouvoir lié à la fin de la période féconde de la femme dans des communautés aussi différentes que les Maoris de Nouvelle-Zélande ou les habitants du nord du Soudan.

    Nous sommes loin de la vision d’Albert Le Grand dans ses Secrets des femmes, datant certes du XIIIe siècle mais très lu jusqu’au XIXe: «[…] d’où vient que les vieilles femmes à qui leurs règles ne fluent plus infectent les enfants. On répond que la rétention des menstrues engendre beaucoup de méchantes humeurs et qu’étant âgées, elles n’ont presque plus de chaleur naturelle pour consumer et digérer cette matière, et surtout les pauvres qui ne vivent que de viandes grossières qui y contribuent beaucoup; celles-là sont plus venimeuses que les autres.»

    Sexe et pouvoir

    L’accomplissement de la femme dans les communautés qui voient la ménopause comme un passage n’est pas uniquement spirituel. Chez les Tin Dama de Papouasie-Nouvelle-Guinée, les femmes n’ont ni bouffées de chaleur, ni sécheresse vaginale, ni atrophie des muqueuses, bien au contraire. C’est le moment pour elles de vivre une sexualité libérée des conventions et du mariage, note Thierry Janssen dans son ouvrage La Maladie a-t-elle un sens? 2 Les Tim Dama acquièrent à ce moment de leur vie un statut de femmes libres. Elles vivent une mort suivie d’une renaissance. Leurs maris sont d’ailleurs considérés comme veufs. Elles changent alors de nom et peuvent mener leur vie sexuelle comme elles l’entendent. Et ne s’en privent pas. Au point que certaines sont parfois contraintes à l’exil, tant leur comportement est débridé. Mais, à part ces cas extrêmes, les choses se passent plutôt bien. Les doyennes Tim Dama sont aussi parfois chargées de déniaiser les petits jeunes de leur communauté. Et donc, sur 152 femmes étudiées, aucune ne présentait de symptômes liés à la ménopause. Sauf une qui, convertie au catholicisme, travaillait chez les sœurs, relève Thierry Janssen.

    «Cette liberté sexuelle-là ne menace pas la transmission de la paternité, une obsession chez les hommes», relève Daniel Delanoë. On comprend donc qu’elle puisse se vivre avec plus de décontraction.

    Libération

    Par ailleurs, dans un travail sur la sexualité et le couple réalisé par le réseau québécois d’action pour la santé, la fin de la période fertile est perçue par un groupe de femmes venues d’Algérie, du Liban, du Maroc, d’Egypte et d’Iran comme une libération de la maternité et de la sexualité. Même si, dans certains pays musulmans, les femmes ménopausées craignent la répudiation ou la venue d’une nouvelle épouse.

    La ménopause peut aussi signifier simplement la fin d’une mise à l’écart, comme au Sri Lanka où les menstruations étant jugées impures, les femmes sont confinées dans une pièce de la maison pendant leur durée. Lors de l’arrêt des menstruations, la plupart des femmes se font «nettoyer» l’utérus à l’hôpital et suivent ensuite une diète, la même qu’après un accouchement, pendant un certain temps.

    Une notion que l’on retrouve en Inde, chez les Sikhs. La fin des règles signifiant la cessation d’une situation d’impureté, le passage à la ménopause représente le nettoyage final d’une vie, après lequel la femme est à nouveau pure. Ce nouvel état les libère d’un certain nombre de tâches ménagères et leur donne autorité sur les femmes plus jeunes. Elles peuvent aussi participer aux réunions villageoises avec les hommes. La ménopause est donc une étape valorisante pour elles, écrit Frank Luzuy, gynécologue, chargé d’enseignement à l’Université de Genève, dans un article sur la ménopause à travers le monde et l’histoire.

    Respect

    C’est aussi une période où la femme a le droit de se reposer, elle est libérée de certaines tâches, ce qui lui donne plus de temps pour la vie publique. Au Rwanda, par exemple, la femme est alors plus respectée, son opinion compte lors des prises de décision de la communauté. En Ouganda, la femme devient l’égale de l’homme et peut exercer son autorité sur la tribu.

    L’attitude de la société face aux femmes ménopausées est aussi liée au respect qu’elle prête aux anciens. En Chine, la ménopause donne un statut social plus élevé aux femmes en raison de la sagesse et de la maturité acquise. Même chose au Japon où seules 15% des femmes font l’expérience des bouffées de chaleur. Et la présence de phyto-œstrogènes dans la nourriture traditionnelle ne suffit pas à expliquer ce phénomène. Le terme de ménopause n’existait d’ailleurs pas en japonais jusque dans les années 1950. Son équivalent, konenki, donne une idée de transition graduelle de la jeunesse à la vieillesse. Aujourd’hui, les Japonaises et les Chinoises vivant à l’occidentale sont plus nombreuses à expérimenter les symptômes de la ménopause.

    Les chercheurs s’accordent, avec prudence, à dire qu’ils ne nient pas la réalité de ces symptômes. Leur présence ou leur absence est liée à différents facteurs, génétiques bien sûr mais aussi locaux, comme l’ensoleillement, la nourriture. Mais le vécu subjectif est fortement influencé par la représentation qu’une société se fait de la ménopause.

    Rapports de force

    «J’ai essayé de brosser un tableau de la ménopause à travers une cinquantaine de sociétés. Le principal élément que j’ai trouvé c’est que la manière dont elle est vécue est l’expression des rapports de force entre l’homme et la femme. La place de la femme dans la société après l’arrêt de la fécondité est un bon marqueur de la domination masculine et de la possibilité d’exister comme sujet», résume Daniel Delanoë.

    En Occident, la situation devrait évoluer, notamment grâce aux femmes du baby-boom, estime le chercheur. «Il me semble que les femmes sont moins assignées à des stéréotypes. On voit maintenant des femmes de 50 ans et plus dans la pub, ce qui n’était jamais le cas avant. Elles peuvent prétendre à la séduction, ont accès à une valeur érotique. Il reste bien sûr un enjeu au niveau de l’apparence, avec les interventions de chirurgie esthétique. Mais c’est une problématique différente de l’arrêt de la fertilité.»

    1. «La Ménopause comme phénomène culturel», Champ psychosomatique 2001/4, N° 24.
    «Sexe, croyance et ménopause», Ed. Hachette, 2006.

    2. «La Maladie a-t-elle un sens?», Thierry Janssen, Ed. Fayard, 2008.

     

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