• L'analyse de Issa Asgarally

    L’Eloge de l’Opaque Ellipse<o:p></o:p>

      de Patryck Froissart<o:p></o:p>

             <o:p></o:p>

    par Issa Asgarally

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    Vendredi 19 mai 2006 : Alliance Française<o:p></o:p>

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    Je voudrais d’abord remercier Patryck Froissart de me faire l’honneur de m’inviter à dire quelques mots lors du lancement de son deuxième livre publié à Maurice, L’Eloge de l’Opaque Ellipse. Je me souviens du titre de son premier livre L’Eloge de l’Apocalypse, et je me suis demandé si l’Apocalypse serait une Opaque Ellipse ou si l’Opaque Ellipse serait une apocalypse ! <o:p></o:p>

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    Quoi qu’il en soit, la juxtaposition des termes « opaque » et « ellipse » ne doit pas intimider les lecteurs, car la réalité est complexe, opaque et l’ellipse est si présente dans la vie et dans les oeuvres que le non-dit, l’espace entre les mots – comme le disait souvent Jean Fanchette, psychanalyste et poète -- est parfois plus important que le dit. On sait que c’est vrai au théâtre. C’est aussi vrai en poésie.<o:p></o:p>

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    Continuité et ruptures : L’alternance de poèmes et de prose, d’où peut-être le sous-titre Proème, a, semble-t-il, dérouté certains lecteurs. Ce n’est pas le fruit d’un pur hasard. Elle repose sur une construction minutieuse qui est faite de continuité et de ruptures. Continuité, car des mots-clés semblent assurer le lien d’un texte à l’autre, poème ou prose. Ainsi dans les deux premiers poèmes -- différents dans leurs structures – de L’Eloge de l’Opaque Ellipse, et le premier morceau en prose, des mots comme « plage » assurent l’unité des textes.<o:p></o:p>

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    Décembre agonissait mes vannes de bassan<o:p></o:p>

    Son delta palpitait, vers l’aine de la plage, <o:p></o:p>

    Orient pour ma remonte au primal Hermitage…<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Je sais en ton écume<o:p></o:p>

    Alors que je m’envase<o:p></o:p>

    Au nombril de la plage<o:p></o:p>

    Le clin louche et malin<o:p></o:p>

    De ton vert cristallin.<o:p></o:p>

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    Sur la plage fondamentale, un vingt-cinq décembre, adolescent circonstanciel, enjambant les gisants, je brassais l’empyrée, riant d’avoir perdu, dans un âge antérieur, un combat titanesque…<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Mais L’Eloge de l’Opaque Ellipse présente également des ruptures. Sa disposition en puzzle est en affinité avec le mode de lecture qui est le nôtre aujourd’hui, consistant à passer d’un type de texte à un autre, et donc à mener deux ou trois lectures à la fois. Dans le livre – il faudrait peut-être citer les « poèmes-journaux » d’Apollinaire qui datent du début du XXe siècle -- il y a quelque chose, dans ses discontinuités, qui s’est certainement autorisé de l’existence et de la nature du journal au long de quelques générations. Parce que l’on sait que le contemporain est habitué à ces sautes, ces ruptures, ces discontinuités, le poème capte ces éléments divers, hétérogènes comme l’a fait justement Apollinaire.<o:p></o:p>

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     <o:p></o:p>

    L’intertextualité : Je voudrais poursuivre ces réflexions en vous racontant une anecdote. Le peintre Georges Braque est interrogé un jour par une visiteuse à son atelier :<o:p></o:p>

    « D’ou vient  ce bleu de la toile exposée ? »<o:p></o:p>

    Braque répond non par le bleu du ciel ou le bleu des yeux bleus, mais en entraînant la visiteuse dans un angle où repose une autre toile, ancienne, où se montre le bleu en question.<o:p></o:p>

    Réponse par l’intertextualité, donc, par la citation. Dans ce cas, on pourrait dire par l’auto-citation. S’il déçoit la questionneuse, c’est pour lui rappeler l’une des sources : l’œuvre vient de l’œuvre, et le livre vient des livres. Ne pas parler de l’autre source, ce n’est pas la tarir. Appelons-là l’émotion, et nous pouvons nous tourner aussi vers elle.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    L’expérience commence avec l’émotion. Le bavardage ordinaire aime à parler de choc, de réaction, et autre coup. « Ca m’a fait un choc ! ». Autre incipit qui précéderait l’incipit langagier.<o:p></o:p>

    Mimésis du réel ou imitation d’un auteur. Qui a commencé, de la poule ou de l’œuf ? Question du cercle. Réponse : les deux.<o:p></o:p>

    Or la même « chose », croit-on, qui « dans la vie » ne fait pas pleurer, parce que le temps de l’événement n’est pas celui des larmes, voici qu’elle « étreint », qu’elle émeut, pourvu qu’elle se donne en spectacle. Tant que Margot aide sa vieille mère malade, ses yeux restent secs, mais qu’elle voie représentée « au théâtre ce soir » la scène même  qu’elle « vivait » dans l’après-midi -- mais ce n’était pas en scène -- la voici qui pleure au mélodrame. La compassion requiert de la considération, de la mise en tableau. Le reste diurne devient : affection et verbe. Rêve. Et le rêve parlant unifie les deux sources.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Ces réflexions, d’une part sur l’intertextualité, le fait que l’œuvre vient de l’œuvre et que les livres viennent des livres, d’autre part sur la création de l’émotion par la représentation me sont donc venues – ou revenues- à la lecture de certains textes de Patryck Froissart.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Comme celui  qui se trouve aux pages 38-39, l’auteur, à partir d’une lecture /relecture d’un livre Paul et Virginie , lui-même « représentation » du spectacle « de la vie », réécrit le roman. Il le dit :<o:p></o:p>

    Il faut bien un jour rétablir la réalité de cette autre partie de mon roman.<o:p></o:p>

    Je délivre ici l’authenticité de mon personnage littéraire spolié.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    De quoi s’agit-il ? Si Virginie est Virginie, Paul n’est pas Paul, mais Domingue. Et Froissart-Domingue est le Vieillard, seul « admis dans le secret » :<o:p></o:p>

    Il n’arrivait point ici qu’il ne les découvrît tout nus, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme  on représente la constellation des gémeaux. Alors, le dos au tronc, il les contemplait, attendri. <o:p></o:p>

    Le grand jars blanc faisant le guet, le cygne marron peu à peu déniaisait l’oie. <o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Un beau jour, vient « un obscur capitaine ingénieur du Roi », M. de Saint-Pierre, cherchant « un havre sûr à ses jonctions réprouvables et inédites avec Madame P. » Et Domingue et Virginie indiquent au couple circonspect le leur, surveillé par Paul.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Dans le texte à la page 116, l’auteur conclut un de ses propres poèmes par une citation, en vers, d’un poème d’Amin Maalouf dans son roman, Samarcande :<o:p></o:p>

    Auprès de ta bien-aimée, Khayyam, comme tu étais seul !<o:p></o:p>

    Maintenant qu’elle est partie, tu pourras te réfugier en elle.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Mais c’est dans le texte aux pages 76-77 que les liens intertextuels se manifestent le plus clairement :<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    La statistique ( oh ! le mot vil) instruit que l’homme qui espère existe plus volontiers, et de manière plus dynamique, et par cet effet plus longtemps, que l’homme qui a ( lisez l’essai du sage Harold Kaprovski, Avoir sans être, être sans avoir).<o:p></o:p>

    Certes déçoit Candide qui racine entouré de navets dans son jardin.<o:p></o:p>

    En quelle vacuité du devenir, en la fadeur de quel boueux hameau, bougre, aurait, inconnu, scié Julien si ne lui eût été donné le privilège de prétendre à l’inaccessible ?<o:p></o:p>

    Oh !L’ample déploiement de l’être en le cœur de Werther écrivant de Charlotte !<o:p></o:p>

    Loué soit le prodige par lequel Abélard d’Héloïse imprudemment s’éprit !<o:p></o:p>

    Devant mes autels auroraux à Cassandre je fais riche oblation de roses.<o:p></o:p>

    Je brandirais la pieuse banderole à Rome afin qu’on canonise Sherazade.<o:p></o:p>

    Je monte à son pinacle à chaque aller au lit baiser vénératif la princesse de Clèves. <o:p></o:p>

    Dans mes forêts de songes francs, vierge ou ribaude en la variante, Atala règne.<o:p></o:p>

    J’idolâtre l’illustre inspiratrice, Ellénore, Manon, Marguerite, Julie.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Autre exemple : à la page 84, où il est question de Robinson Crusoë et de la personne réelle qui a inspiré Daniel Defoe :<o:p></o:p>

    Ainsi fut sauvé Crusoé<o:p></o:p>

    La mer revient  au sable après l’avoir quitté :<o:p></o:p>

    Décembre qui pavoise où l’astre se pavane,<o:p></o:p>

    Et ce chagrin qui bruine en l’air gris des Palmistes…<o:p></o:p>

    Patient dormit Selkirk attendant les trois mâts<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Paul et Virginie, Robinson Crusoé, Samarcande, Candide, Les Contes des Mille et Une Nuits : l’intertextualité irrigue L’Eloge de l’Apocalypse.<o:p></o:p>

    Les livres sont ainsi psychodégradables ! Solubles dans le souvenir ou la rêverie, ils se reproduisent et donnent lieu à d’autres livres…Et il y a culture là où il y a travail actif de l’esprit sur l’objet qui l’a requis – travail actif, c’est-à-dire digestion, assimilation, incorporation finale…<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    « Lieux heureux » : Cette promenade d’un livre à l’autre, d’un « personnage de papier » à l’autre, voilà qu’elle gagne, aux pages 58-59, également les lieux « réels »que l’auteur semble avoir fréquentés:<o:p></o:p>

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    Il est des lieux heureux aux funestes rencontres, fastes aux croisements douloureux et fortuits qui amorcent les rêveries et qui fondent les romans, propices à l’enlacement des flammes dévastatrices des regards, sombrement chargés d’histoires passionnantes.<o:p></o:p>

    Musarder dans les Pamplemousses, attendre aux bancs ombrés du Jardin de la Compagnie, se baguenauder dans les souks à chichas de Khan Khalili, déambuler au flot des trottoirs vespéraux du boulevards Mohamed V, espérer sur un siège indifférent dans la halle à Gillot où tant de vies s’égarent, être voyeur sur le sable piétiné des Brisants, émouvoir la quamdam de la terrasse d’un café bondé de Bab Boujloud, forcer les paupières pudiquement baissées aux salons de l’Ibn Batouta entre Tanger et Malaga circonstancient l’événement déclencheur. La suite dépend du penchant à songer.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Par la magie des mots, l’auteur est partout à la fois, les lieux se côtoient, s’entrecroisent. Les frontières deviennent étanches. Le texte redessine une autre topographie, imaginaire, des lieux. Le Maroc voisine avec l’île de la Réunion. L’auteur se sent pousser des ailes :<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Foin de toute herbe folle :<o:p></o:p>

    Un brin de poésie<o:p></o:p>

    Suffit pour que je vole<o:p></o:p>

    Aux steppes de l’Asie.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Mais pourquoi l’auteur est-il si intensément satisfait par le simple fait d’être ailleurs ? Parce qu’on est amené à y être plus attentif. L’altérité renouvelle l’attention. Et on voit l’urgence de la poésie dans un monde où notre défaut, le défaut le plus partagé est le manque d’attention.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    « Méprise » : L’expérience poétique est un prendre-pour, prenant a pour b, non par erreur mais plutôt à la faveur d’une brève illusion, pour une transformation résolue, changeant l’erreur en ressort. Autrement dit : une méprise – ou un risque de méprise—est changée en prise par l’opération d’un poème. La vigilance poétique et la ferveur poétique favorisent le malentendu. Elles jouent avec l’erreur perceptive, ou « illusion des sens » -- prenant volontiers le nuage pour le troupeau --, mais pour changer la méprise en une vérité possible.<o:p></o:p>

    Des exemples de cette « méprise » abondent dans L’Eloge de l’Opaque Ellipse :<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Et le roulis des rues me porte en son lit, sûr. (p. 46)<o:p></o:p>

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    Des lacs de ses cheveux qu’elle me pende aux poutres<o:p></o:p>

    Qu’au lac de sa prunelle elle engouffre mon boutre… (p.96)<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Il faudrait souligner la part de la sensualité dans L’Eloge de l’Opaque Ellipse :<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Quand dans Son lit d’ylang je me dégangue et vangue,<o:p></o:p>

    Sombrent le glas des nuits et leurs grimaces pâles<o:p></o:p>

    A mes vitres natives,<o:p></o:p>

    Hargneuses.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Mais je terminerai sur une note personnelle. Je m’intéresse depuis quelque temps à deux des plus grandes aventures interculturelles de l’Humanité : en Chine, sous la dynastie des Tang ( 7e-10e siècle), la plus prestigieuse de l’histoire de la Chine, et en Andalousie (Espagne) du 7e au 15e siècle, la plus grande rencontre des hommes et des cultures du Moyen Age. Et je dois dire que j’ai été agréablement surpris de trouver des accents de cette deuxième aventure dans L’Eloge de l’Opaque Ellipse. Dans le texte à la page 24 – il s’agit d’un véritable récit en prose – où Ibn Rachid, s’en revenant de la grande mosquée omeyyade de Cordoue, heurte un passant et apprend à le connaître :<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Il me prit à son bras lorsqu’il rendait visite. Qu’il fût flanqué soudain d’un compagnon nazaréen ne surprenait point dans la médina transitaire où se côtoyaient les lecteurs des trois Livres, où se mêlaient sans heurts hauts dignitaires musulmans et dhimmis innombrables…<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>


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