• La littérature contemporaine : point de vue d’un éditeur<o:p></o:p>

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    Un point de vue d’éditeur sur la création littéraire française contemporaine ? Mais qui est l’éditeur pour venir ainsi donner son point de vue ? Il n’écrit pas ; il est un homme d’affaires, il fabrique et il vend. Lorsqu’on lui soumet un manuscrit, sa lecture n’est-elle pas systématiquement influencée par les ventes potentielles qu’il peut en réaliser ? Ne risque-t-il pas de mélanger les chiffres aux lettres ? Flaubert par exemple, considérait que ses éditeurs n’étaient même pas habilités á avoir une opinion sur les livres qu’ils publiaient. Je le cite : « Un éditeur vous exploite, mais il n’a pas le droit de vous apprécier. »<o:p></o:p>

    Alors, un marchand, l’éditeur ? Pas si simple car il y a une part de son travail qui est méconnue. A la différence des critiques littéraires ou des universitaires, l’éditeur est en relation directe avec l’auteur, avec l’œuvre qui se fait, au « work in progress », ce qui lui permet de mesurer toute la fragilité du processus d’écriture. Il peut y participer parfois, par des suggestions d’idées, de construction de romans, de retouches de style. Ce contact immédiat avec les auteurs lui donne peut-être de l’empathie, de la compréhension, en tout cas la connaissance intime de la chose écrite.<o:p></o:p>

    Un pied dans le laboratoire, l’autre dans le marché : c’est donc une sorte de schizophrène des lettres qui se présente devant vous ce soir, Mmes et MM. <o:p></o:p>

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    Je me suis à un moment posé la question du véritable sujet de cette conférence. Devais-je vous parler du marché du livre, mettre l’accent sur ce qui se vend, sur les auteurs qui ont les faveurs du public, sur la face économique, le business comme on dit, de la littérature ? Ou alors aller vers le contenu des livres, brosser un panorama personnel des grandes tendances de la création littéraire ? Il fallait faire un choix, j’ai opté pour la seconde voie car j’ai pensé que vous seriez plus intéressés par les lettres que par les chiffres. Mais il va de soi que je répondrai plus tard à vos questions sur les sujets qui vous intéressent.<o:p></o:p>

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    La littérature française contemporaine : en ce qui concerne le contemporain, je propose que nous nous limitions aux écrivains en activité aujourd’hui, mais alors, de quelle littérature s’agit-il ? Là encore, il faut faire un choix : optons si vous le voulez bien pour le roman car sinon nous pourrions rester ici la nuit entière à parler poésie, théâtre, nouvelles, journaux intimes, critique littéraire… Donc le roman français contemporain. Mais de quels auteurs ? Peut-on parler indifféremment de Marc Lévy ou de Jean Echenoz ? De Patrick Poivre d’Arvor et de Patrick Modiano ? <o:p></o:p>

    J’ai souvent réfléchi à ce que pouvait être la frontière entre ce qui est de la littérature et ce qui ne l’est pas. Rien n’est plus subjectif il faut l’avouer et, pour le constater, il suffit de lire les disputes féroces dans la presse entre critiques littéraires, à côté desquelles les débats des hommes politiques font figure d’aimables conversations de salon… Avec des accents dignes de la bataille d’Hernani au XIXe siècle, chacun trace sa frontière avec une certaine férocité…<o:p></o:p>

    Qu’est-ce qui fait qu’on est un écrivain plutôt qu’un auteur ? Je propose deux critères :<o:p></o:p>

    Tout d’abord le souci de l’écriture. Proust affirmait : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. » Il voulait dire naturellement dans une langue singulière, à nulle autre pareille. Un écrivain, c’est cela : une voix qui n’appartient à personne d’autre. On reconnait Gracq, Beckett, Céline ou Proust comme en peinture on reconnait Picasso ou Matisse : au premier coup d’œil. Aujourd’hui on reconnaît, dans la littérature contemporaine  les ellipses de Patrick Modiano, la distance ironique de Jean Echenoz, la déambulation interrogatrice de Le Clézio. <o:p></o:p>

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    Un second critère : les enjeux des œuvres. Pourquoi un livre est-il écrit ? Pour le simple divertissement de l’auteur, pour procurer au lecteur une sorte de passe-temps agréable ? Je n’ai rien contre le plaisir de lecture soit dit en passant, j’y aspire même, mais cette notion de plaisir ne peut constituer notre seul élément de jugement, il faut aller plus loin. Un universitaire, le professeur Dominique Viart, a proposé un critère pertinent : la notion de littérature déconcertante. C’est une littérature qui pense la société, l’homme, les rapports entre les êtres. Si ces œuvres déconcertent, c’est qu’elles arrivent là où on ne les attend pas. C’est ainsi que progresse l’art : pour inventer une nouvelle lumière, les impressionnistes ont dû trouver un autre art de la touche. Les vrais écrivains eux doivent imaginer de nouveaux discours. <o:p></o:p>

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    Dans quel contexte historique se place la littérature d’aujourd’hui ? De quelles autres littératures se trouve-t-elle l’héritière ? Des années 50 aux années 80, pour simplifier, l’écrivain avait deux choix : l’engagement politique ou l’esthétisme. L’engagement dans la lignée de grands écrivains comme Sartre, Aragon, Malraux, Camus, voulait que tout texte participe à un combat collectif. Il est vrai que dans le monde de la guerre froide, il fallait prendre son parti. De l’autre côté l’esthétisme. Des ouvrages à influence considérable, comme « L’ère du soupçon » de Nathalie Sarraute ou « Pour un nouveau roman » d’Alain Robbe-Grillet, exprimaient leur détestation du roman « à la Balzac ». Il devenait suspect de raconter une histoire, de faire vivre des personnages : il fallait utiliser le fameux stylo-caméra, celui qui devait se contenter d’enregistrer le monde sans aucune intervention personnelle de la part de  l’auteur. On pouvait par exemple décrire sur 10 pages ce qu’il y avait dans une pièce avant de dire, en passant, comme si cela n’avait pas d’importance, que quelqu’un était assis dans un fauteuil. Pendant des années, peu d’écrivains oseront s’écarter de l’ordre dominant : à part des œuvres fortes comme celles de Marguerite Duras, Julien Gracq, Claude Simon, beaucoup d’autres tournent un peu en rond, dans une cage conceptuelle qu’elles se sont  imposées à elles-mêmes.<o:p></o:p>

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    Dans les années 80, un changement va s’opérer dû essentiellement à la faillite des idéologies qui atteindra son apogée dans la chute du Mur en 1989. On a l’impression d’être parvenu à la fin d’un cycle où on va constater que l’action politique a une portée limitée : on ne visera plus à changer de société (comme le communisme avait tenté de le faire), mais plutôt à changer la société. La foi s’est perdue dans les grandes idéologies. Les écrivains suivront ce mouvement.<o:p></o:p>

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    Quels sont les principaux courants qui traversent la littérature contemporaine ? Je vois une dominante : le retour en force du sujet. Puisque le monde extérieur n’est plus si exaltant, on s’occupera de soi-même. Que dirait Sartre, lui qui ne voyait de littérature qu’engagée, s’il assistait à ce qui domine les lettres françaises depuis des années : l’autofiction, c’est-à-dire le déroulement de la propre vie de l’écrivain, sous couvert d’un roman ou d’un récit ? <o:p></o:p>

    Que n’a-t-on dit de ce genre littéraire, qu’il était responsable de la prétendue déprime des lettres françaises aujourd’hui, que l’écrivain français devenait nombriliste, s’accrochant à son petit moi, étalant ses platitudes narcissiques ? Une telle attaque, de tels raccourcis sont simplistes car on pourrait répondre qu’après tout, l’œuvre de Proust n’est qu’une immense autofiction, et qu’elle n’a pas appauvri les lettres françaises que l’on sache. Aujourd’hui l’autofiction est un genre très vivant qui connaît de multiples variantes : par exemple, autobiographies, automythobiographie (Claude-Louis Combet), autobiogre (Hubert Lucot), circonfession (jacques Derrida), curriculum vitae (Michel Butor), égolittérature (Philippe Forest) ou même, étonnante expression de Pierre Pachet : « Autobiographie de mon père ».<o:p></o:p>

    Dans la démarche d’une Annie Ernaux, celle-ci vise l’horizon de la vérité absolue. Dans La Place, roman qui veut rendre hommage à son père ouvrier, ayant eu une vie très difficile, elle écrit : « Depuis peu, je sais que le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant » ou « d’émouvant ». Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie. » Mais le roman peut-il vraiment dire toute la vérité et rien que la vérité ? <o:p></o:p>

    L’autofiction permet aux écrivains de faire face à des moments particuliers de leur vie : la maladie (Hervé Guibert), l’amour (Christine Angot), la mort d’un enfant (Philippe Forrest, Laure Adler). La jalousie par exemple est le thème du dernier roman de Catherine Millet, paru avec un grand retentissement en septembre. Son précédent livre, La vie sexuelle de Catherine M. racontait de manière réaliste comment elle multipliait les partenaires masculins, plusieurs centaines au fil des années, avec une impassibilité qui pouvait laisser croire qu’elle n’éprouvait pas grand-chose du point de vue des émotions. Les prouesses sexuelles de Catherine Millet étaient étalées en public, réduite à leur dimension physiologique. Dans son dernier roman, Jours de souffrance, elle analyse et dissèque sa propre jalousie à l’égard des conquêtes de son mari. Les lecteurs furent ébahis : comment ? la fameuse Catherine M qui s’offrait à des tas d’inconnus avec placidité, aurait-elle des sentiments ? L’autofiction atteint avec ces deux livres un sommet d’impudeur et d’exhibitionnisme. On voit que la littérature explore sans cesse de nouveaux territoires…<o:p></o:p>

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    Autre thème important : les récits de filiation voire même les fictions biographiques. Les écrivains témoignent ici d’une nécessité impérieuse : le récit de l’autre (père, mère, aïeul) est le détour indispensable pour parvenir à soi. Dans ses « Vies minuscules », un des grands textes contemporains, Pierre Michon explore des personnages que l’histoire n’a pas retenus, des paysans pour la plupart. Il pose la question de l’humanité de ces êtres : n’ont-ils pas été traversés des mêmes désirs que les autres ? Peut-on les dire « minuscules » ? JMG Le Clézio, en écrivant l’histoire de son père dans « L’Africain », a inauguré la collection « Traits et portraits » au Mercure de France, collection prévue pour accueillir des autoportraits d’écrivains. Parler de son père pour se dépeindre, voila un sens aigu de la filiation…<o:p></o:p>

    Certains écrivains n’hésitent pas aujourd’hui à décrire le monde tel qu’il est, loin des rhétoriques d’engagement d’antan. Par exemple, Eric Reinhardt, dans son roman Cendrillon paru en septembre 2007, met en scène plusieurs personnages dont un trader français, Laurent Dahl, établi dans la City à Londres, qui prend la fuite, abandonnant femme et enfants, domestiques, appartement. L’ascension fulgurante de son hedge fund vient de s’interrompre par une faillite retentissante, avec des pertes de plusieurs milliards de dollars. Eric Reinhardt a dit qu’il avait été à la recherche des vrais aventuriers des temps modernes et qu’il les avait trouvés dans les grandes banques. Il était stupéfiant de constater, quelques mois plus tard, que le personnage de Reinhardt s’était incarné dans la peau de Jérôme Kerviel,  ce trader qui faillit faire plonger la Société Générale en lui faisant perdre 4 milliards d’euros ! N’avons-nous pas  là une confirmation intéressante de la théorie d’Oscar Wilde qui disait que la Réalité imitait l’Art ?<o:p></o:p>

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    Un certain type de littérature a émergé depuis quelques années, influencé par une tendance américaine : les écritures communautaires, dont on peut retenir les deux principales en France les féministes et les beurs. Le féminisme s’est considérablement apaisé depuis les années 70, en ayant intégré la libération conquise des dernières années. L’homme n’est plus l’adversaire mais un objet de plaisir avec lequel composer, parfois un simple objet de consommation. Depuis « Les vaisseaux du cœur » de Benoîte Groult, premier roman consacré au désir féminin, une plus grande liberté dans l’expression se fait jour, une importance donnée au corps féminin, chez des écrivains comme Christine Angot, Camille Laurens, Régine Detambel, Catherine Millet, on l’a vu. Sans doute les femmes ont-elles désormais acquis, en littérature au moins, un statut semblable à celui des hommes.

    Les écrivains issus de l’immigration maghrébine en France, accèdent à l’écriture au milieu des années 80. Une éclosion de nouvelles voix advient en 2006, un an après les émeutes de novembre 2005 qui embrasèrent les banlieues françaises. Ces écrivains rappellent tous l’insoluble question qui leur est quotidiennement posée : celle d’avoir grandi en France, de se sentir français par la langue, la culture et les mœurs, tout en ayant des parents et une tradition familiale, portant des valeurs qui sont parfois en porte à faux avec celles de leur pays, la France. Nina Bouraoui, résume assez bien la problématique des écrivains beurs : « On ne pourra plus dire arabe en France. On dira beur et même beurette. Ca sera politique. Ca évitera de dire ces mots terrifiants, Algériens, Maghrébins, Africains du Nord. Beur, c’est ludique, ça rabaisse bien aussi.Cette génération, ni vraiment française ni vraiment algérienne. Ce peuple errant. Ces nomades. Ces enfants fantômes. Ces prisonniers. Qui portent la mémoire comme un feu. »

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    André Malraux aurait dit que le XXIe siècle serait religieux ou il ne serait pas. La littérature contemporaine semble connaître ce genre de tentation mais de manière subtile et marginale. Elle ne cherche pas à illustrer un dogme ni à en promouvoir l’autorité mais plutôt à renouer avec une dimension perdue de l’être. Pour Christian Bobin, il s’agit « d’ouvrir notre regard sur ce qui est. » Et ses livres empreints de simplicité, repoussant les effets de style, proclament : « La sainteté est partout dans la vie et un peu dans les couvents. Voilà ce qu’est pour moi la sainteté : la vie même. » D’autres paroles comme celles de Charles Juliet ou Sylvie Germain entretiennent cette sensibilité religieuse qu’on croyait disparue de la littérature française depuis l’extinction des grandes voix de Claudel, Bernanos ou Mauriac.

    Un autre courant est voué à la recherche du plaisir. Cet hédonisme peut être libertin comme chez Philippe Sollers, ou plus simple et proche de la vie de tous les jours comme chez Philippe Delerm. Mais un auteur a fait évoluer cette sensibilité, avec beaucoup de retentissement : il s’agit de Michel Houellebecq qui a décidé d’ausculter les névroses obsessionnelles et les pathologies de notre civilisation occidentale. Comme il l’exprimait : « La dissolution progressive, au fil des siècles, des structures sociales et familiales, la tendance croissante des individus à se percevoir comme des particules isolées, tout cela rend bien sûr inapplicable la moindre solution politique. » Dans son roman Les particules élémentaires, il raconte comment la poursuite effrénée du plaisir a détruit les liens humains et suscité des frustrations insurmontables, incarnées par le personnage de Bruno dans le roman. Son frère Michel, généticien a découvert le moyen de produire le plaisir sans relation sexuelle et donc de délivrer l’humanité de sa quête dissolvante, générant ainsi une nouvelle civilisation. L’hédonisme est pour lui une plaie dont il faut s’affranchir. Le succès considérable de Michel Houellebecq est à méditer aujourd’hui. Pourquoi ses thèses pessimistes parlent-elles autant au public dans une société vouée au culte du plaisir et de la consommation ? Nous sommes là devant un véritable cas de littérature déconcertante…

    On peut aussi mentionner les écrivains qui travaillent sur l’histoire ou des personnages historiques, dans une approche qui reste très moderne. Par exemple Jean Rouaud et ses « Champs d’honneur » ou Philippe Claudel et ses « Ames grises », autour de la guerre de 14-18, dont on se demande si un jour les romanciers en auront fait le tour tant elle fut gigantesque. Ou encore Patrick Modiano, dont toute l’œuvre explore sans cesse la période de l’Occupation allemande en France en 39-44, avec ses zones d’ombres et ses mystères qu’il interroge sans se lasser. Il faut aussi mentionner l’incroyable livre de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, écrit en français par un Américain, un ouvrage colossal de 900 pages dont le narrateur, Max Aue, est un SS qui raconte sa vie et, dans le détail, l’horreur de son activité durant la guerre. D’entrée de jeu, cet assassin-exterminateur s’adresse à nous en nous apostrophant : « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. » Et c’est là tout le projet fou de ce livre : faire entrer le lecteur au cœur de ce personnage de nazi, comme s’il entrait dans l’intimité d’un frère. Cette provocation a séduit les jurés du prix Goncourt ainsi qu’un immense public.

    Il est temps maintenant d’aborder tout un pan de la littérature française contemporaine, qui nous concerne plus particulièrement à Maurice : la littérature dite francophone, c’est-à-dire tout ce qui s’écrit en français en dehors de la France métropolitaine. Personnellement je n’apprécie pas beaucoup cette terminologie « littérature francophone », sorte d’ « appellation d’origine contrôlée », créée par le milieu parisien pour la réduire à une littérature périphérique ou mineure, surgie des décombres de l’empire colonial, une écriture fleurant bon l’exotisme. Alors que pour moi il s’agit exactement du contraire. C’est de cette littérature-là que vient la plus intéressante régénération de la langue française. Il suffit de prendre un roman canadien, antillais, africain ou des Mascareignes, pour entendre un ton et un langage nouveau, d’une grande audace …

    Un ouvrage du professeur Jean-Louis Joubert, que j’ai publié,  intitulé « Les voleurs de langue », offre une passionnante traversée de la francophonie littéraire. Il explique que cette expression « voleurs de langue » vient du poète malgache, Jacques Rabemananjara qui montrait comment la langue du colonisateur, imposée comme moyen de domination, était devenue si familière aux colonisés qu’ils s’en sentaient propriétaires.

    Mais cela a posé très vite un dilemme à ces écrivains : le succès de l’assimilation de la langue de l’autre ne porte-t-il pas le risque de l’aliénation ? L’antillais Raphaël Confiant exprime son malaise : «  Le français est certes grandiose, mais au plus profond de moi, je sens qu’il y a quelque doucine dans le créole. N’est-ce pas le seul idiome dans lequel nous exprimons nos joies, nos souffrances ou nos rêves ? »

    Pour vous donner un exemple mauricien, imaginons que nous devons écrire une description d’une matinée au marché de Port-Louis. Comment retranscrire la verdeur des dialogues, la saveur des négociations, des petites roublardises, des disputes ? Comment faire entendre ce mélange de créole, de bhodjpuri, de français, d’anglais ? Toute la force poétique de l’ensemble ne sera-t-elle pas considérablement modifiée par la transcription en français ? 

    Alors, qu’ont fait les écrivains face à cette difficulté ?

    Certains ont quand même choisi de s’exprimer en français classique, estimant que cela ne nuisait pas à leur projet. Des Africains comme Boubacar Boris Diop préfèrent cette solution, quitte à écrire par ailleurs des romans dans leur langue maternelle, dans son cas le wolof. Le Mauricien Amal Sewtohul a opté lui pour une solution originale : dans son roman  Histoire d’Ashok et d’autres personnages de moindre importance, qui obtint le Prix Jean Fanchette, il a préféré juxtaposer des chapitres en français à d’autres en créole. Shenaz Patel, dans Le silence des Chagos, utilise une langue classique pour le récit mais conserve le créole pour les dialogues des Chagossiens.

    Pour d’autres écrivains, le métissage des langues est la solution.

    Dans le cas des Québécois par exemple, en plus de l’introduction de nombreux mots d’anglais, il y a la question du joual qui a fait débat à un moment. Le joual, c’est la langue parlée dans les quartiers populaires de Montréal, joual vient de la prononciation déformée de « cheval ».  C’est une sorte de créole, un mélange de mots anciens du français, prononcés à la québécoise, et d’américanismes, ainsi que l’emploi de jurons typiquement québécois. Un exemple : cet extrait d’une chanson de Robert Charlebois, dont les paroles ont été écrites par le romancier Réjean Ducharme, probablement le meilleur écrivain québécois aujourd’hui :

    Je vous en donne d’abord la version en français classique : « On arrive à l’usine le matin, la fermeture Eclair du pantalon mal remontée, en retard ; on raconte qu’on a crevé ou que la voiture ne démarrait pas. On met beaucoup de temps à glisser sa carte dans l’horloge pointeuse… »

     Et maintenant en joual : « C’arrive à manufacture, les deux yaux farmés ben durs, les culottes po zipées, en r’tard, ça dit qu’ça fait un flatte, ou keul char parta po, ça prend toute pour entrer sa catte de pontche dans a slot d’la clock. »

    Aux Antilles, depuis les années 70, à la suite d’Edouard Glissant, les écrivains ont aussi tenté de résoudre la question de la langue. Raphaël Confiant n’a pas hésité à truffer le français de mots créoles, à tordre la langue, à lui imposer une syntaxe nouvelle. Cela fit débat, on traita cette tentative de « français-banane ». Mais une reconnaissance éclatante est venue par l’attribution du Prix Goncourt en 1992 à « Texaco » de Chamoiseau, livre considérable, d’une invention qui faisait penser à un Rabelais des temps modernes. Un exemple, Chamoiseau énumère les santons d’une crèche : « Des philimènes-gros-pieds, des zizines-voleurs-poules, des koilus-coulirous, des chinois-graines-de-riz, des dorlis, des kala-zaza, des chabins-à-poils-sûrs, des diablesses à talons, des suceurs de souskay, des doussineurs… » Je vois d’ici les haut-le-cœur de Mme Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française…<o:p></o:p>

    Patrick Chamoiseau a donné une belle définition de la littérature antillaise,  qui est valable à mon avis pour toutes les littératures dites « francophones » : « Ni Français, ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, ni Levantins, mais un mélange mouvant, toujours mouvant, dont le point de départ est un abîme et dont l’évolution demeure imprévisible. »

    Je crois personnellement en ces écrivains relevant de ce qu’on qualifié récemment de littérature-monde. Notons en passant qu’avant-hier le prix Goncourt a été décerné à l’Afghan Atiq Rahimi, et le Renaudot au Guinéen Tierno Monémembo. Certains ont dit de manière mesquine qu’il s’agissait de l’effet Obama sur les jurys littéraires, je pense pour ma part qu’il s’agit d’un mouvement de fond qui annonce d’autres bonnes surprises.

    Il faut ici remarquer que Maurice n’est pas en reste avec les écrivains déjà cités mais aussi Carl de Souza, Ananda Devi, Marie-Thérèse Humbert, Barlen Pyamootoo, Bertrand de Robillard, Natacha Appanah, écrivains dont l’audience a dépassé les frontières de l’île. Je suis convaincu que cette littérature a un potentiel à la hauteur de l’immense richesse humaine de la société mauricienne.

    Nous voici rendus à la fin de ce parcours que je voudrais conclure par un retour sur un événement du mois écoulé : l’attribution du prix Nobel de littérature à Jean-Marie Le Clézio. Nous nous sentons à juste titre concernés et fiers car, même s’il n’est pas né ici, Le Clézio est un fils de notre culture mauricienne qui l’a tant façonné qu’elle traverse son œuvre. Mais que représente exactement ce Prix Nobel pour la littérature française ? Pour faire écho à tout ce que nous venons de parcourir, je dirais que Le Clézio résume d’une certaine manière ces grandes évolutions. Ses premiers livres, du Procès-verbal (1963) à L’inconnu sur la terre (1979) sont écrits dans le sillage du Nouveau Roman : personnages aux contours peu définis, absence de récit, mais des textes très engagés dans une forte critique de l’Occident matérialiste. A la parution de Désert en 1980, Le Clézio adopte le récit traditionnel qu’il ne quittera plus, les recherches formelles sont abandonnées au profit du destin des personnages, d’une méditation sur les injustices de notre monde.

    Le jury du Nobel a motivé son jugement en couronnant « un auteur de ruptures, d’aventure poétique, explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante. » Cette dernière expression me paraît parfaitement exprimer la démarche de Le Clézio. L’au-delà de la civilisation régnante : n’est-ce pas une part d’humanité qui a été brisée par le matérialisme ? Si Le Clézio s’intéresse autant aux civilisations disparues, amérindiennes par exemple, n’est-ce pas pour retrouver des modalités de l’être que nous avons perdues ? Quant à l’au-dessous de la civilisation régnante, on peut penser à tous ceux que nos sociétés ont oubliés, ceux que l’on laisse à leur solitude et leur malheur et qui peuplent l’œuvre de Le Clézio : les intouchables de l’île Plate dans La Quarantaine, les hommes bleus du désert qui seront exterminés par l’armée française, les marginaux des banlieues dans La Ronde, dont même la fuite ne mènerait nulle part, le grand-père de l’auteur de Voyage à Rodrigues qui cherche de manière obsessionnelle un trésor sur cette île, pour se perdre dans un rêve que la société utilitariste ne lui offrait pas.

    Ce prix Nobel couronne donc la littérature française au moment même où ses critiques (principalement des Américains) la donnait pour moribonde, dépressive, nombriliste, narcissique, dépassés, qualificatifs qui ne s’appliquent ni à Le Clézio, ni à la littérature française d’aujourd’hui. J’espère vous avoir convaincu ce soir que la littérature française est, au contraire, pleine de vitalité, de créativité et d’ouverture. Mmes et MM. je vous remercie de votre attention.

    Philippe Rey

    (conférence prononcé à la Résidence de France – Floréal – Ile Maurice, le mercredi 12 novembre 2008)


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